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Bling plume

mise en ligne : mercredi 13 août 2014

11 août 2014

J’aime la manière dont Jérôme Garcin n’a rien compris à The Bling Ring [1], qui parle de cinéma, de télévision, de réseaux sociaux, du réel sans réalité de ces jeunes, et sans fiction non plus. Son équipe lui fait gentiment remarquer que c’est un sujet très contemporain.

Leur monde, impossible de l’appeler "réalité", ni même "rêve", disons leur immédiat, leur pulsion d’achat, leur désir de possession — disons pulsion [2] — est le même que celui des stars dont il est question ; même goût pour, non pas être comme les stars, le devenir, mais pour avoir leur style, le posséder. Thème classique mais traité maintenant, avec un point de vue très contemporain sur les médias, l’information, l’embourgeoisement général des esprits, la perte de repères, la confusion des valeurs, de ce qu’est le monde (l’une des filles ne connait pas le nom du pays où elle fait de la charité à distance), etc. Les adolescentes prétendent avoir des auditions, rencontrer des producteurs, et cela leur suffit comme couverture pour leurs expéditions de voleuses de villas. Au passage, ceci sans que leurs parents ne s’inquiètent, vu le jeune âge de ces filles, le flou de leurs propos, ce à quoi on s’attendrait ; ça au lieu d’étudier ; une suspicion, qui serait de mise, du milieu d’Hollywood et des top-models ; une méfiance à l’égard des hommes vis à vis de ces filles. Ici rien de tout ça, à la fois dans un parti pris féministe de la réalisatrice : les filles se déplacent sans peur de l’agression, elles sont dans leur droit et font leur route, de jour, de nuit ; et à la fois dans la même pulsion que leurs enfants : l’école importe moins que la pseudo-religion "The secret", mantra matinal et béat, ou qu’une rencontre hypotéthique avec un producteur dont on a oublié le nom, un nom qu’on arrive même pas à inventer pour parfaire le mensonge, le mensonge n’a pas besoin d’être parfait (pas de fiction). 

Les stars volées sont montrées, de loin, mais on le comprend, elles sont comme les adolescentes, avec la pulsion comme seul monde : Lindsay Lohan vole un bijou dans un magasin dans la même folie d’avoir, dans ce même monde sans réalité autre que les marques, les noms, les lifestyles ; qu’importe l’ivresse, pourvu qu’on ait le flacon. La drogue est la cocaïne, qui déshinibe, euphorise, et donne un sentiment de puissance intellectuelle et physique [3].

L’école est aussi filmée, rapidement car cela ne les concerne pas, il y a peu d’indices sur le fait que ces lycéens se préparent à la fac et un métier, un métier pour gagner de l’argent, pour vivre. Ils en parlent rapidement, mais le système éducatif, qui les a poussé jusqu’à ce lycée de perdition sans avenir, ne les prépare pas à ce qui les passionne, et qui est la mode, le style, au lieu de ça, il y a les castings, les soirées en boîte select pour s’approcher de ce qui n’est qu’une jet-set, et pour viser la richesse qui seule peut permettre de s’offrir ce style ; ils découvrent le vol de ces villas sans surveillance aux portes ouvertes, parce que leurs habitants vivent dans ce même autre monde, et pire encore : leur propre visage s’affiche sur leur propres coussins, leur nom est en lettres de néon bleu dans leur chambre, leurs chaussures portent leur nom qui est devenu une marque. La maison de Paris Hilton évidemment en première ligne puisque son nom est réellement une marque : prénom de capitale + nom d’hôtel du père.

Je comprends toutefois un peu Jérôme Garcin quand il refuse le mot de "subversion" proposé par Jean-Marc Lalanne. Le film ne montre rien de subversif. Ensuite, est-il est subversif en soi de montrer ça de cette génération ? Est-ce simplement cynique ? Les personnages ne sont pas subversifs, de leurs vols ils ne font rien que plonger plus profond dans la société qui les fascine, ils ne cherchent pas à détruire. Ces jeunes n’ont aucun idéal, autre que d’être soumis aux marques, aux stars, c’est dit dans un sarcasme qui est violent parce que d’habitude, ce qui est lié à la jeunesse est subversif : son désir de changement, de se démarquer de ce qui existe, de renverser de la société. 

Le système achète tout, vend tout, la télévision reste le média privilégié, le cinéma et les réseaux sociaux se retrouvent toujours à la télévision, comme s’ils en faisaient partie. Ce qui devient produit, pulsion : les stars, leur image plus que leurs films (qui est pourtant de l’image) ou leurs créations (sauf si ces créations sont des lignes de vêtements bien sûr), leur malheur quand elles se font voler, le vol lui-même, puis les voleuses quand elles se font arrêter, et ensuite quand elles se font relâcher. 

Jusqu’au film que l’on regarde, qui recycle l’ensemble, dans un cynisme encore plus grand, qui permet à Jérôme Garcin de dire que Coppola se complait et ne subvertit pas. Si l’on attend un film moraliste à l’américaine, comme on en a l’habitude, alors on est, comme Garcin, déçu. 

Et peut-être que tout tient dans ce magnifique "I wanna rob", dit par le personnage d’Emma Watson, Nicki, sur un ton de caprice suave. Elle en a très envie, tout en sachant que c’est quelque chose de superficiel, qui n’est pas nécessaire, comme une sucrerie. Un acte sans conséquence et malgré la prison, les amendes, aucun remord, à peine des regrets, pas de gêne, à aucun moment l’idée de remettre en cause soit cette vie de luxe, soit le fait d’avoir voulu avoir, non, il faut passer à la télé, c’est ce que fait Nicki qui vient parler de son expérience de la prison, elle fait même la promotion de son site web, qui porte son nom bien sûr. 

Le frisson ressenti est que la société paraît perdue si sa jeunesse est à ce point subvertie par des valeurs philistines à détruire, qui semblent indestructibles. Et les personnages ne comprennent rien, ne tirent aucune leçon, ne changent pas ensuite, regrettent de s’être laissé bernés par la chef du groupe, mais à peine et surtout, pour faire du cas de Nicki un symbole : ils profitent de leurs erreurs, de leur bêtise.

Et Sophia Coppola a réussi son casse à elle, en filmant ces intérieurs, cette histoire, et c’est le fait de réaliser ce film, c’est le travail artistique produit, c’est la fiction faite, qui lui permet de se situer hors de ce monde-produit ; tout en réalisant un film-produit, paradoxe du cinéma, mise en abyme, vertige.

*

Chez Guillaume Vissac je lis, le 17 juillet, que "la presse nous dit qu’ils ont descendu un avion de ligne avec 280 passagers à son bord mais dans ce genre de phrase journalistique, le ils doit toujours rester flou", et dans l’article lié je lis que "ce n’est pas la première fois qu’un avion de ligne est abattu. Le 1er septembre 1983, en pleine guerre froide, un avion de la Korean Air Lines transportant 269 passagers et membres d’équipage était touché par deux missiles tirés par un chasseur soviétique à l’ouest de l’île de Sakhaline. […] Cinq ans plus tard, sur fond de guerre Iran-Irak, c’est un avion d’Iran Air qui était abattu par l’US Navy […] 290 victimes civiles dont 66 enfants". 

Un fait qui a disparu, bientôt un mois plus tard, de l’actualité ; je recherche "Malaysia Airlines" de Google Actualités pour découvrir que les identifications se poursuivent (42 au 9 août), et que la compagnie va être nationalisée, en vue, nous dit le fond d’investissement public, de ressuciter la compagnie ("revive our national airline"). Il faut le lire (pdf) pour le croire. On apprend aussi qu’un accident aurait été évité "de justesse" le 31 juillet

Quant à l’Ukraine, la Russie, qui a tiré, pourquoi ? Rien.

[1] cf. hier.

[2] Peut-être dire produit à la place de pulsion ? Le monde est un produit, tout est bon à vendre, chacun est un produit ; c’est d’ailleurs ce qu’est un profil Facebook : "si vous ne payez pas pour le produit, c’est que vous êtes le produit" : méta-données revendues, analysées, exploitées.

[3] http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Coca...

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