…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Sur un banc

mise en ligne : vendredi 22 août 2014

20 août 2014

Aujourd’hui aux Salines d’Arc-et-Senan, sur un banc de pierre, j’ai vu ma mère, assise sous les marronniers, lisant une brochure touristique. Cela ne m’a pas étonné plus que lorsque le téléphone sonnait, quelques jours après sa crémation, et que je me disais : c’est elle.

Puisqu’elle n’était pas avec nous, toute la famille étant venue, c’était donc elle qui appelait pour prendre des nouvelles, en donner, se dire à bientôt. Ensuite, quand un téléphone sonnait, pendant plusieurs mois, j’ai toujours eu cette pensée en tête, que c’était ma mère qui appelait, après tout ce temps de silence, pour enfin dire quelque chose. Sonnerie, et une phrase fugitive du style : ah, enfin.

Une fois que la pensée, venue spontanément, sans effet de surnaturel, aussi courte que de me dire que c’était elle avec l’image fugace la montrant au téléphone (un téléphone à fil bien sûr, le sien, image venant même, paradoxalement, quand c’était ce même téléphone qui sonnait), une fois que cette pensée s’était éteinte, je décrochais et répondais à qui s’annonçait ; la vie continuait.

Il m’arrive ainsi quelquefois de la voir dans la rue, elle passe bien sûr sans me reconnaître, trop occupée à vivre la vie de quelqu’un d’autre qui lui ressemble.

*

Un autre classique.

J’allume le feu, au gaz. Il s’éteint, mais la gazinière est ancienne et le gaz continue de sortir. Je m’en rends compte alors que ça sent à l’autre bout de la cuisine. Je ferme le gaz. J’aère. Ça sent encore, mais très peu. Considérant qu’il n’y a aucune raison pour qu’un interrupteur lance une étincelle, j’allume la hotte pour accélérer l’aération et là, rien, pas le bruit caractéristique attendu. Pas d’explosion non plus.

Dans ces moments-là, je me dis que l’explosion a eu lieu si vite que je suis mort sans m’en apercevoir. Que la suite n’est que rêve avec, comme dans tout rêve, des approximations, des ratés, que l’interrupteur de la hotte, dans le rêve, ne connecte pas, glisse sans contact, comme un bug d’interface.

J’essaye à nouveau : bruit, vibration, ça aspire. J’attends quelques secondes et gratte une nouvelle allumette. Pas d’explosion. J’allume le feu, il ne s’éteint pas, je pose la casserole.

Même impression parfois au volant, j’ai un peu exagéré ce virage, ou trop peu anticipé ce croisement, ça passe mais c’était juste, ou je me suis frotté les yeux, ce qui est le signe que j’aurais dû faire une pause plus tôt. En fait ça ne pouvait pas passer et l’accident a eu lieu, ou alors la fatigue je ne l’ai même pas vu venir et l’accident a eu lieu pendant mon sommeil.

Et je suis dans le coma, en train de rêver la suite paisible du trajet. Dans ce rêve, si je m’endors au volant, je ne sors pas du coma, tandis que si j’atteins la destination et sors du véhicule, je me réveille. Alors, je prends telle sortie, tourne à tel carrefour et enfin je coupe le contact — il ne fallait peut-être pas, au cas où la métaphore concernait le moteur, je comprends trop tard et meurs ? — et sors du véhicule, tout va bien.

À chaque fois, je crois que je suis vivant ; mais comment en être tout à fait sûr ?

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