…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le miroir des souviens-toi

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

1.

Raymond était traducteur d’ouvrages anglais sur la mécanique automobile. Il travaillait chez lui, dans un ancien salon aménagé en bureau. Le parquet était bien ciré, une vitrine à côté de la fenêtre contenait souvenirs de vacances et d’enfance : cartes postales de Nice, La Baule, boules à neige de Chamonix, Avignon, pièces de 5 centimes percées, pièces de 10 F de 1948, un vieux jeu de tarot auquel manque trois atouts, une écharpe d’enfant rouge et tricotée de grosse laine, un hochet, un bébé en celluloïd. Tous étaient recouverts d’une fine grisaille poussiéreuse. Dans l’ombre permanente de l’orientation Nord Nord-Ouest, la bibliothèque en merisier était principalement pourvue de précis de mécanique et de livres spécialisés dans les deux langues, de l’inévitable guide du dessinateur industriel, et de dictionnaires. Dans les étagères supérieures Raymond rangeait aussi un bon nombre de romans, de classiques, de recueils de poésies, sur les tranches des livres, l’œil pouvait glisser et distinguer quelques noms : Flaubert, Faulkner, Rimbaud, Baudelaire, Beckett, Perec. Sa table de travail était recouverte de la nappe vert billard brodée par sa tante pour le mariage de ses parents, qu’ils avaient utilisé jadis dans leur salle à manger puis l’en avait retirée car elle coupait l’appétit.

Un jour, il invita son ami Georges pour lui lire la lettre et tenir compte de son avis afin qu’elle fût idéale. Il écrivait à Italina, qu’il avait plusieurs fois rencontré lors de dîners, de brunchs, chez les De Montclair, les Johnson ou les Richard. Georges, convaincu que la lettre était une erreur, n’avait pu le raisonner, et avait finalement cédé ; il était accoudé à la table, affalé sur la seule des deux chaises en bois qui ressemblait le plus à un fauteuil : elle avait deux minces accoudoirs, mais n’était pas pour cela plus confortable. En attendant que Raymond se lance, il regardait les détails du lustre se reflétant dans le miroir ovale. Penché sur son ouvrage, enfin, il commença :

– « Paris, 4 Avril », oui, dit-il, je compte l’envoyer demain. « Chère Italina, vos gestes même les moindres, semblent me prouver que les pulsations de mon cœur ne sont pas vaines » …

– Trop médical ! s’exclama Georges en se redressant. Raymond mordilla un instant le capuchon de son stylo avant de raturer. Corrigea, relut pour lui-même. Puis à voix haute :

– « Tous vos mouvements m’inspirent l’envie d’être à vos côtés… », non plutôt : « à chacun des gestes de votre précieux être… m’est inspiré… »

– Ah ! Mais quelle est donc cette histoire de gestes ? Ne parle-t-elle donc jamais cette femme ?

– Georges, c’est ainsi ! Ses mains, ses doigts… hausse-t-elle les sourcils, relève-t-elle une paupière, que je sens… mon cœur… comme… un haut-le-cœur me…

– Suffit ! Ça me rend malade ! Ecris faux si tu veux qu’elle te croie, sinon tu va droit à la catastrophe !

Raymond convint que s’il était plus difficile de, en quelque sorte, mentir, cela ne pouvait qu’avoir plus d’effet – à l’image des belles phrases d’auteurs – mais que son but n’était pas de mentir à Italina, surtout qu’en y pensant bien, les « belles phrases », il les trouvait toujours très vraies et très justes. Il tourna son regard vers le haut de la bibliothèque, à la recherche des toutes les âmes que ces millions lignes avaient pu faire chavirer, et le vertige de l’infini emporta sa détresse au rivage d’un souvenir où voletait comme une blanche colombe affolée le hochet que sa mère faisait tourniller devant lui en le prenant sur ses genoux, tout enfant, habillé des chemises de nuits trop petites pour sa sœur. Sa sœur aussi il la revoyait, quelques années de plus que lui, assise sur les marches menant à la cuisine, qui agitait avec application ses deux petites aiguilles à tricoter, une énorme pelote de laine rouge posée sur sa robe rose.

Georges se leva et sortit, il était déjà cinq heures.

2.

La lettre arriva le 8. Joseph Declos, le mari d’Italina, en improvisa la lecture à des convives présents ce soir-là. Biscuits, apéritifs, glaçons, musique en sourdine, jouée par Italina assise au piano à queue. Elle portait une longue et blanche robe à multiple dentelle, telle une mariée. Elle jouait à la pédale douce des airs de fox-trot, son mari avait recouvert la table d’harmonie avec un drap pour mieux étouffer le son. Il était debout près de quelques palmiers en pot, vêtu d’un smoking noir et d’un plastron blanc, coiffé avec une raie au milieu faisant retomber deux mèches brunes gominées un peu folles qui encadraient son large front comme sa moustache encadrait son menton. Tous les invités, assis, attendaient que Declos commençât son sketch, avec la lettre qu’il tenait à bout de bras, forçant une mine dégoûtée. Cette attitude fit bien sûr rire aux éclats les plus éméchés, et sourire les autres. Il attendit un peu de silence, et lut.

– « Italina ! », « Itaaliiina ! » dit Declos en gémissant les yeux au ciel comme il s’imaginait Christian le dire à Roxane sous les soufflés de Cyrano. « Italina ! », je crois qu’il a cassé sa plume sur le point du « i » !

Le murmure de l’assemblée explosa en rire franc.

– Il tremblait et puis, sur le « i », juste sur le point… une secousse, (Declos mima) serait-il… précoce ?

L’épaisseur du rire des hommes écrasa la discrétion, polie, de leurs femmes, et Italina intervint tout en jouant :

– Allons mon chéri, lisez. En huit ans de mariage, cela fait longtemps que je n’ai entendu de douces paroles. Le fox-trot rempli le silence de bouches rondes étonnées, et de nouveau les éclats, peut-être plus féminin cette fois. Comme un orateur habitué, Joseph se repris et assura que c’était aussi pour cela qu’il l’avait épousé.

– Poursuivons : « Italina ! Pour vous écrire, j’ai trempé », ciel ! Qu’a-t-il trempé ?

Rires encore, Declos le premier.

– « J’ai trempé ma plume », ouf ! « dans l’arc-en-ciel et j’ai secoué sur ces lignes les ailes du papillon. »

Italina hocha admirativement la tête. Les autres auraient ri de n’importe quoi.

– Eh ! bien mes amis, que d’émotions ! Il ne manque plus que des fleurs et des p’tits anges tous nus pour avoir le tableau complet !

– Non, moi, je suis flattée. Continuez, j’aime beaucoup cela.

– « Vous êtes ma religion. »

– Michelet ! s’écria quelqu’un dans le fond de la salle de réception.

– Ah ! Ah ! tonna Declos. Nouveau jeu mes amis, tenez vous prêt, cherchez l’auteur pompé ! Qui a dit : « Vous êtes une pensée dansante de la nature, un parfait paradis de fête qui me met en danger » ?

– Claudel, dit l’homme du fond.

– Prévert, dit un autre.

– Ma foi, reprit Declos, il aurait dû mettre du Guitry… ou du Sade, on se serait plus marré ! Quoique j’aime bien cette lettre…

Les rires, les citations paillardes et obscènes qui suivirent firent se réfugier Italina dans une métamorphose de Philip Glass, et dans un souvenir que son mari lui inspira en cet instant : son petit frère Thomas. Fâchés depuis des années pour à la fois toutes les raisons du monde et aucune, ils ne s’étaient pas revus. Leur dernière rencontre, c’était dans « la ferme ». L’une des nombreuses fermes de son père, celle où ils avaient grandi. Elle se souvint des câlins de Grisouille le chat pourtant tout blanc, de la colline près du village où elle galopait dans les marguerites en traînant par une ficelle sa vache en bois vissée sur des roulettes. Et son frère, bébé et déjà fierté de son père qui n’eût dès sa naissance que des projets pour lui. Et sa docile mère, dorlotant Thomas, souriant à son mari. Et seuls les « arrête d’embêter ton frère » revenaient par saccades. Joseph ressemblait à son père – sourcils épais, forte moustache – et à son frère – démonstrations de coq. L’image de sa famille sous le platane de la cour, yeux tournés vers le nouveau né, les cloches de midi sonnant l’angélus comme si c’était un murmure de la colline, tout cet hier mélancolique, toute cette impuissance à changer l’image du souvenir, achevèrent Italina qui brusquement cessa – fausse note – de jouer, claqua le couvercle laqué des touches ; et le drap étouffoir frémit.

– Je n’aurais jamais dû m’amuser à vous faire lire mon courrier, je le regrette maintenant.

Elle se leva, pleine de précautions pour sa robe, et jeta un regard à chaque homme présent.

– Je trouve cela charmant et touchant, même si je n’y prêterai aucune attention : je le respecte. Et s’il connaît tant d’auteurs, c’est qu’il doit être érudit.

– Mais voyons ma pauvre ! Un vulgaire dictionnaire des citations…

Elle avança vers lui.

– Un dictionnaire n’est pas vulgaire. En revanche, vous !

Elle lui arracha la lettre des mains et quitta la pièce.

3.

Trois jours plus tard, un peu avant midi, trois des femmes présentes ce soir-là croisèrent les Declos sur un pont près de la place de l’Europe, ce pont sous lequel roulent les trains de Normandie. Si on ne savait pas qu’ils étaient mariés, on ne pouvait pas deviner qu’ils marchaient ensemble : plus de dix pas les séparaient. Joseph, en bras de chemise, marchait devant en tenant fermement sa veste pliée contre lui alors qu’il aurait suffit que le bras la soutienne, et Italina, ensuite, vêtue d’une longue robe acajou foncé et d’une pèlerine bleue. Tous deux regardaient si bien le trottoir qu’ils ne virent pas leurs amies, pourtant bien reconnaissables à leur assortiment de robes et foulards ton sur ton, et à leur capeline blanche au vent.

– Voyez, dit la première, ils ne marchent plus ensemble.

– Ni ne couchent, fit la deuxième en les regardant par dessus son épaule.

Elles pouffèrent, elles étaient heureuses : un nouveau papotage ! Qui allait bien les tenir jusqu’au dîner. Leur dernier sujet était que la veille, alors qu’elles accompagnaient la troisième au jardin du Luxembourg pour qu’elle fasse ses exercices de bicyclette (elle suivait un régime strict), la deuxième avait vu ce gardien. Un des gardiens du parc, à la fois jardinier et gouvernant de ces lieux. Il était avec ses supérieurs, eux étaient en habits de ville. Et ce gardien seul et morose, sans classe ni fortune, de sa posture simple, de son regard direct malgré son front baissé par respect, crainte, envie, de son torse légèrement bombé par ses mains croisées dans le dos comme un défi, de ses bottes de cuir bien cirées, de son uniforme bleu et rouge à l’usure visible, il était parvenu à soutirer à cette dame un regard, un sourire, et – ni lui, ni les deux confidentes ne le savaient – un fantasme, une envie de revenir dans ce jardin à la recherche de cet instant d’alchimie insaisissable et vain dont elle était encore empreinte quand elle dit :

– Et l’amoureux ?

– Je sais, dit la première, que son ami Georges Latour était présent le soir de lecture de la lettre. Il a dû certainement lui redire…

– Oui et en plus, confia enfin la troisième, il a causé avec les Declos après que nous soyons tous parti.

– Ah… C’est donc ça ! Et après ?

– Après, le pauvre Raymond s’est jeté dans la Seine depuis…

– Depuis le Pont Neuf, paria la première.

– Gagné !

* Le pousse-à-écrire était un jeu de tarot, trois cartes tirées au sort, non un jeu de tarot comme celui qu’utilisa Italo Calvino pour Le château des destins croisés, mais un jeu de tarot de Marseille, que j’avais sous la main.

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