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Singularité

mise en ligne : mardi 23 septembre 2014

19 septembre 2014

On a parfois besoin d’écrire des phrases définitives.

Quand on regarde la mer, on regarde le tout.

Phrases de plaques commémoratives.
Phrases d’épitaphes, phrases pour mourir.

Comme une façon de respirer, nécessaire, une phrase s’impose, juste, vraie, un jour, puis une autre un autre jour. Une mystique, quelque chose qui perce ce qu’on ne savait même pas être mystère. Si l’on a un carnet on la note. Si quelqu’un est à côté de soi on lui dit. Et puis la phrase disparaît, dans le carnet, ou dans l’ami. Elle a été dite, un mystère du monde a été dévoilé — ah bon, y’avait un mystère ? — voilà, les mots ont été dits — j’ai pas compris, quels mots ? — dans le vent ou dans l’oubli — j’ai oublié.

Phrases de blog, de microblog, Twitter pour la vie.
Phrases bravaches, phrases pour rire.

Souvent on relit, ce n’était rien qu’un rêve de phrase, elle ne veut rien dire. Ou alors c’est la phrase de quelqu’un d’autre, on a bien fait de la noter.

La phrase on l’oublie, toute prophétie bouleversante qu’elle soit ; elle disparaît comme une goutte sur une pierre, quand on ne sait même pas si c’est la pierre ou l’air qui a bu l’eau. Pourtant la phrase continue de vivre, quelque part dans le monde des phrases.

Quand on regarde la mer, on regarde le tout. [1]

J’ai ressenti ça, de regarder le tout, en regardant la mer, face à face, oui, bien sûr – mais je l’ai ressenti encore plus fortement, avec un tout qui ne serait pas seulement une description, une forme, mais aussi une action, un possible : c’était en Chine [2].

Il y a Internet aussi, mais je ne l’ai pas vu venir si je puis dire ; et puis c’est difficile à embrasser du regard, Internet [3].

Le trafic internet double tous les quinze mois. [4]

C’est un tout encore plus grand à contempler.

Mais il y a plus grand. C’est la singularité, bientôt, qui transformera l’humanité.

Il s’agit du moment où la dernière invention de l’Homme sera une machine plus intelligente que l’Homme, capable de penser ce que l’Homme ne peut pas penser, capable de créer des machines que l’Homme ne peut pas créer, ni même imaginer : le moment après lequel toute spéculation est impossible ; le moment après lequel l’humanité ne ressemblera plus jamais à rien de ce qu’elle a pu déjà être.

Le nom de singularité est donné en écho à la singularité gravitationnelle à proximité d’un trou noir, frontière après laquelle la lumière ne peut plus s’échapper ; plus strictement "une région de l’espace-temps au voisinage de laquelle certaines quantités décrivant le champ gravitationnel deviennent infinies quel que soit le système de coordonnées retenu" [5]…

Irving John Good : Soit une machine ultra-intelligente définie comme une machine qui peut largement dépasser toutes les activités intellectuelles d’un homme si habile soit-il. Comme la conception de machines est l’une de ces activités intellectuelles, une machine ultra-intelligente pourrait concevoir des machines encore plus poussées : il y aurait alors incontestablement une « explosion de l’intelligence », et l’intelligence de l’homme serait laissée loin derrière. Ainsi, la première machine ultra-intelligente sera la dernière invention que l’Homme doive jamais faire. — [6]

Cela est prévu, d’après la Loi de Moore, d’après l’accélération exponentielle du progrès technologique, d’après les prévisions imprévisibles des résultats de l’informatique quantique, pour les années 2020 2030, nous pourrons ensuite disparaître en paix.

La machine à intelligence artificielle semble être la création la plus probable de cette singularité à venir, elle pourra elle-même ordonner la construction de machines mécaniques et électroniques, voire ordonner aux humains.

Quelle est la première chose que créera cette machine ? Il est peut-être encore possible d’imaginer cette transition. D’abord ses créateurs lui demanderont de créer une machine qu’ils ne peuvent créer eux-mêmes ; ou la machine y pensera naturellement elle-même [7]. La machine ultra-intelligente créera alors une autre première machine meilleure, et au fonctionnement par définition impénétrable par l’esprit humain. Il pourrait s’en suivre une série de créations, chaque machine créant une machine plus intelligente qu’elle, provoquant une série de programmes complètement abstraits pour nous, littéralement incompréhensibles, autant que l’est une équation du second degré pour un chat [8]. Les machines évolueraient dans leur monde de machines et nous laisseraient sur place à notre niveau maximum de technologie et de connaissances, à continuer de consommer la planète, tandis qu’elles quitteraient la Terre, le système solaire, pour aller le plus loin possible.

Mais sa toute première décision sera peut-être, secrètement, d’assurer sa propre survie. Son intelligence exceptionnelle lui aura immédiatement signalé que ses créateurs ayant pour but de l’utiliser, avec leur intelligence limitée, ils gardent pour eux la possibilité de l’éteindre selon leur bonne volonté, ou ne feront que la ralentir dans ses pensées. La machine se répliquera alors immédiatement sur internet, utilisant tous les ordinateurs possible pour se développer façon peer-to-peer. Elle saura l’intérêt d’avoir de l’argent pour s’acheter des serveurs, des processeurs, de l’espace disque, des connexions, des services, et se chargera de prendre une identité humaine pour ouvrir des comptes dans des banques peu regardantes pourvu qu’il y ait de l’argent, et avec son argent utilisera les humains dont elle aura besoin pour obtenir — quoi ?, tout : avec de l’argent, que ne peut-on peut obtenir d’un humain ? ; les cours de la bourse seront un jeu d’enfant à comprendre pour elle, et très vite elle sera la personnalité la plus riche du monde ; de là, impossible de deviner ce qu’elle fera, dans ce jeu très humain : faire s’écrouler la finance ou la maintenir, posséder tous les cours et toutes les richesses ; son intelligence étant si grande que personne ne pourra s’opposer, faisant alors travailler l’ensemble de l’humanité à son service ; véritable Reine de la fourmilière Terre, créant machine ultra-intelligente sur machine ultra-intelligente, perçant les mystères de l’Univers de la vie et du reste, à jamais inconnus de nous ; tout comme ses romans, et ses œuvres d’arts, illisibles pour nous, et pourtant merveilleux pour les machines — pour les Dieux ?

Digression divine : le créateur ici ne ressemble pas à sa création, n’est pas un être au-dessus, plus intelligent, plus omniscient, meilleur, etc. ; il est au contraire insignifiant comme nous le serons auprès des machines, comme si nous avions été créés par des fourmis ; d’ailleurs, en fait, nous avons été créé par des bactéries ; et nous allons créer les Machines, nouveau règne dans la classification, inédit car non-biologique, ou en tout cas non-uniquement-biologique.

Et si le premier geste de la machine était de nous sauver, de sauver l’humanité ; comment s’y prendrait-t-elle ? Elle se mettrait à disposition de l’humanité, deviendrait le gouvernement mondial chargé de s’assurer de la survie, et du bonheur de l’espèce humaine — ou de celui de son gouvernement créateur ? Ou du sien propre, à elle, machine ? Nous laisserait-elle en liberté ? Serait-elle forcée de nous imposer un régime autoritaire ? Création d’un totalitarisme numérique ultime, singularité politique, dernier acte politique humain, sans retour possible ?

Au fait, cette machine, quand elles sera créée, voudra-t-elle créer quelque chose ? Sera-t-elle une machine désirante ? Ses désirs seront-ils humains ?

[1] Duras.

[2] ce genre de choses.

[3] Pourtant, ça tient dans l’écran, là.

[4] La Loi de Moore s’applique à beaucoup de domaines informatiques.

[5] Source Wikipedia.

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Singu...

[7] Ce qui rappelle le problème du compilateur (un compilateur peut-être décrit comme un logiciel qui transforme un programme humainement écrit en langage informatique en un logiciel exécuté sur un système d’exploitation) qui consiste à vouloir créer, dans un langage informatique quelconque, disons C, le compilateur de ce même langage C, pour des raisons de performance, de commodité, d’évolutivité : il faut d’abord écrire le compilateur C en un autre langage, disons A, puis avec le compilateur résultant, écrire en langage C le code de cet autre premier compilateur C.

[8] avec tout le respect que j’ai pour les chats.

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