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Fantôme de pensée ouvrière

mise en ligne : mardi 7 octobre 2014

25 septembre 2014

Pas simple à comprendre cette grève SNCF, aux revendications et aux causes bien médiatisées (c’est quasiment une première) qui a pour origine une soirée arrosée à un poste d’aiguillage. Des agents mis à pied dont deux qui, d’après les syndicats, n’auraient pas bu, et c’est la raison du mouvement : soutien à ceux qui n’ont rien fait, quand la direction veut punir toute la clique. La direction et Le Parisien.

Leur mouvement étonne, et choque même : pourquoi défendent-ils l’inexcusable ? (Moi ce qui m’étonne, c’est la précision des informations, pour une fois.)

Il se trouve que c’est historique, que l’employeur soit responsable pour la présence d’alcool sur le lieu de travail, tout comme il l’est pour les accidents du travail et les maladies professionnelles. L’idée, pas gagnée d’avance, mise en place vers le début du XXe siècle, est de dire que le responsable, dans cette histoire, légalement, c’est le travail, et donc celui qui fait travailler.

Dans le cas qui nous occupe, ce qui dérange, c’est le phénomène de la sécurité : un aiguillage c’est un poste particulier, et l’alcool n’y a pas la même place que dans un bureau par exemple ; c’est prévu [1].

Alors oui, sans doute sont-ils indéfendables ces grévistes, oui ils ont très mal joué, tactiquement, ils se trompent sans doute, ils n’auraient pas dû faire grève dans ce cas ; mais qui sommes-nous pour reprocher à un travailleur son mode de défense ?

Il y a eu d’autres cas similaires, dans le passé, et la problématique qui passe inaperçu, c’est le coin enfoncé dans un édifice plus important qui touche à tout le mouvement ouvrier, et qui prétend que le travail salarié, parce qu’il vend la vie de l’ouvrier au capital [2], mérite des compensations : droit du travail, sécurité sociale, etc. ; de manière à ce que, au bout du compte, il ne s’agisse pas de vendre toute sa vie.

Bref, un vieux truc du mouvement ouvrier, forcément un peu fragile, sujet à débat, et bien sûr ce n’est pas très reluisant qu’il faille défendre un cas d’alcoolisme — mais bref, ce vieux truc, le penser à l’envers, c’est être du côté du patron ; et c’est tout le travail des médias, de la société aujourd’hui, de nous mettre à leur place, pour ne pas penser la nôtre.

Ce n’est pas un hasard si cette grève vient dans les médias précédée de ses origines, de son histoire, c’est inédit, ça n’arrive jamais, on ne sait jamais rien de la diminution des moyens, des réorganisation internes, de l’espacement des contrôles des trains, des réductions budgétaires en tout genre, de l’appel à la sous-traitance, de la gestion des fournisseurs etc.

Je mélangeais tout ça dans ma tête pour en sortir quelque chose de lisible et si possible percutant, autrement dit un texte qui n’est pas celui-ci, quand j’ai vu passer ce reportage du Petit Journal de Canal Plus sur le mouvement de protestation à Honk-Kong [3].

LPJ, toujours propre sur lui, a donc salué ce mouvement où les manifestants ramassent eux-mêmes leurs déchets à la fin, ne chantent pas de drôles de slogans mais agitent plutôt le flash de leur téléphone mobile, donnent des parapluies plutôt que les vendre (pour protéger des tirs de gaz ou d’eau de la police, et donnant même un surnom : "révolution des parapluies"), etc. Une manif très calme, sans fumigènes, propre, où c’est la police qui frappe en premier, différente de celles de chez nous ainsi que LPJ le résume à la fin. Imparable, évidemment.

LPJ, toujours soucieux de se moquer de qui a la langue qui fourche, qui ne communique pas impeccablement et bafouille, tout en se moquant de qui communique trop bien, avec de trop évidents "éléments de langage" ; bref LPJ toujours soucieux de ridiculiser la politique et ses actions, quelles qu’elles soient, tirant un peu au hasard. Mais à Hong Kong, ça va, c’est comme ça qu’il faut faire, comme si nous n’avions pas assez d’injonctions, de partout, sur nos têtes, c’est comme ça qu’il faut faire. Et en plus ce mouvement a un surnom passe-partout "révolution des parapluies". Mais que font les syndicalistes français ?

Notons le nom de révolution, tandis que le pouvoir n’a pas changé de main. Nommée sur le modèle de "révolution orange", qui n’était pas non plus une révolution. Remarquons au passage le "printemps arabe", qui n’a pas pris pas le label "révolution", et qui fut pourtant une révolution, comme en Tunisie.

Bref. Je m’égare, à changer d’échelle pour tenter d’expliquer je ne sais même plus quoi. Je reste donc sur le fait que cette histoire illustre le rôle des médias qui nous mettent à la place des patrons afin de nous empêcher de penser la nôtre.

Cette histoire dit aussi, tristement, que les ouvriers en question n’ont plus de moyens pour se défendre, défendre leur outil de travail, leurs droits, qu’à chaque grève les forces qui s’opposent à eux, médiatiques, politiques, les écrasent, les réduisent au silence, qu’aujourd’hui il ne reste plus rien, même pas la possibilité de défendre le droit de faire une soirée crêpe.

Amélie Nothomb, dans son dernier roman, Pétronille, au moment où le personnage de Pétronille Fanto, partie traverser le désert, a confié son cinquième (je crois) roman à la narratrice, ceci pour la première fois, afin de le faire publier à Paris en son absence :

Il se trouva même une éditrice jeune et sympathique pour me dire in texto :
" Ne vous donnez pas tant de mal pour cette Fanto. Vous savez bien que dans le monde des lettres, les prolétaires n’ont aucune chance. "
Je n’aurais pu inventer une pareille déclaration et j’en restai sans voix. Si je l’écris ici, c’est parce que je ne peux occulter qu’à Paris, en 2006, une telle chose m’a été signifiée le plus sérieusement possible. [4]

[1] dans les obligations de l’employeur.

[2] Ici, bien sûr, il ne s’agit pas du capital mais, progrès humain très important, d’une entreprise appartenant à l’État, c’est à dire aux travailleurs, à tous, en théorie ; bref c’est la difficulté de défendre ce cas particulier !…

[3] Les manifestants "s’opposent au gouvernement chinois et à son projet de limiter la portée du suffrage universel pour l’élection du Chef de l’exécutif de Hong Kong en 2017", source : Wikipédia.

[4] à propos de l’authenticité de cette anecdote, lire ici.

Mots-clés

Amélie Nothomb   politique   liberté  
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