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Le prix Centaure

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

À Emmanuelle Urien


 

Je ne voulais pas venir à cette remise de prix. Je n’étais pas primé, pourquoi chercher une dernière humiliation en allant entendre les nouvelles gagnantes ? Déjà, rien que ces termes, prix, gain, concours, ne m’allaient pas. Je n’ai jamais été sportif.

Avant d’arriver au « Salon du Comité », vue plongeante sur le deuxième poteau, il a fallu longer tout l’hippodrome. Je ne m’étais même pas trompé de bus, simplement l’arrêt était à un vingt minutes à pied du lieu dont il portait le nom. Là-bas, le champ de course est gris foncé, avec de l’herbe sur les côtés. Il y a aussi un circuit d’entraînement de saut, un ouvrier en ratissait le sable jaune. D’autres tassaient la piste, herbe sur boue grise, alignés en deux rangées de cinq qui se suivaient, avec des espèces de massues ils écrasaient les mottes que les chevaux de la course précédente avaient soulevées. J’aurais bien couru sur cette herbe comme un cheval de course, j’en avais d’ailleurs les naseaux fumants, j’avais chaud, j’avais voulu m’habiller bien, je ne sais pas pourquoi.

Pourquoi avais-je participé ? Hervé, un ami écrivain, m’avait poussé, « ce sera pour mettre sur la quatrième de couv de ton roman, fait donc quelques concours, avec ton style c’est du tout cuit ! » Ça ne me dérangeait pas complètement de venir là, c’était une manière de lui répondre que j’étais venu, j’avais vu, je reviendrai plus. J’aurais peut-être dû lire les nouvelles primées les années précédentes. Depuis ce jour, j’en ai lu pas mal d’autres et je dois dire que si je les avais lus avant de participer, je n’aurais pas eu peur de gagner et devoir faire un discours. Ou alors si j’avais voulu gagner j’aurais pu coller un adjectif à chaque nom et un adverbe à chaque verbe et employer des subjonctifs imparfaits pour pas casser son éminence la Concordance des Temps. Mais je n’avais que mon cercle de relecteurs critiques, cette bande dont la plupart sont sans pitié pour les points-virgules, tueurs d’adjectifs, nettoyeurs de lieux communs. Parfois ça m’énerve, je leur dit que « lieu-commun » est un lieu-commun. Ils le prennent bien, ils ne sont pas contre les répétitions. Je crois que dans les prix, il n’y a jamais une seule répétition, le dictionnaire des synonymes est l’arme des vainqueurs. Un jour, je le promets, je publierai un dictionnaire des répétitions. En attendant, depuis ce jour, depuis ce prix Centaure, je n’envoie plus mes textes à Hervé pour recevoir ses retours. Moi, ce qui m’intéressait dans les concours, c’était les sommes d’argent plus que remplir mon CV d’écrivain pour qu’un éditeur publie mon roman. Je n’étais pas certain que ça aide, j’envoyais plutôt des extraits.

Après avoir tourné encore dix minutes entre les stands d’apprentissage au pari et les baraques à frites, j’ai totalisé une demi-heure de retard. Mes excuses ont été expédiées d’une coupe de champagne, la coupe d’accueil, je n’avais donc rien raté, dommage. Essoufflé, j’étais en sueur mais couvert par l’odeur des chevaux qui tournaient dans le rond de présentation ovale, juste sous les fenêtres du salon. Leurs muscles parcourus de veines tendues comme des câbles de transmission sous le cuir gonflés à bloc par un puissant compresseur, l’œil brillant et résigné.

On annonça enfin la remise des prix. Le Tout Vésinay était là, toute une petite cour autour du député-maire. Le troisième prix était sur le thème la guerre, résistance-collaboration etc. De loin le thème le plus apprécié des jurys de concours. J’ai été étonné par la manière dont il amenait la chute, ou alors l’histoire téléphonée était devenue sans qu’on me le dise le standard des histoires à suspens post-modern. Après la lecture, annonce du nom, est-elle dans la salle, oui, elle arrive, une brave dame à la retraite depuis peu, bravo, fleurs, argent, discours de remerciement, elle avait préparé, c’était dans le même style que sa nouvelle, suranné, genre mi-XIXéme.

Au deuxième texte, j’ai pu souffler un peu. Ça attaquait sur un « tu », il y avait du détachement, du mystère dans ce banal décrit au présent, de la tension aussi, et puis c’était presque magique quand est arrivée l’histoire dans l’histoire, dite par un personnage vieux au personnage plus jeune. J’ai essayé de me souvenir de mon texte à ce moment là, pour comparer évidemment, je voulais comparer, j’en étais réduit à comparer, peser, noter pour comprendre, comprendre quoi ? Mais me souvenir est toujours impossible, je n’ai pas la mémoire de mes textes. Écrire c’est effacer un peu. Hemingway disait qu’il effaçait sa mémoire en écrivant, comme on le fait d’un tableau noir avec une éponge ou un chiffon humide. Je me suis demandé pourquoi je n’avais pas été pris. Je le savais en fait. J’avais beau travailler le style, passer des heures sur une phrase, ce qu’il fallait pour gagner un concours, c’était une histoire à chute. Que ce soit bien ou mal écrit n’est pas le problème des jurys de lecteurs. Soit ça fait rire, soit ça fait dire à la dernière phrase (ou l’avant-dernière quand vraiment c’est mal tourné) : « waow. » Je le savais, mais je ne faisais aucun effort, je misais tout sur la forme, le suspens m’ennuyait et je détestais les surprises. Ça m’agaçait de devoir jouer le jeu, de pas l’avoir fait et, par-dessus tout, ce qui me mettait hors de moi était que j’aimais l’idée de relever le défi, d’écrire une histoire à chute sans sacrifier le style à l’histoire. Hors de moi, j’étais, de me prendre au jeu, au concours, au prix, au gain. C’est vrai quoi, je n’ai jamais été sportif. Mais plus je gagnerais, surtout des concours comme ça vu les prix, moins j’aurais à gagner un salaire à plein temps, disons que j’en ferais un peu moins, quelques heures de moins par mois mais ce serait toujours ça d’écris en plus.

La deuxième lecture s’est arrêtée, le nom est annoncé, « Vétille ». Je souris, c’est amusant un écrivain qui s’appelle vétille, futile, rien. Pendant la remise de son prix, j’ai manipulé ces mots, futile, vain, l’écrit est vain l’écrit c’est rien, rien plus rien égal vingt, vingt sur vingt, bravo premier de la classe premier prix. La fille n’a répondu intelligemment pas à la question du député-maire, la même qu’il posera à chaque fois ce jour-là comme sans doute tous les ans : « dites-nous ce que vous avez voulu dire. » Elle ne s’est pas non plus vantée en félicitant le jury de se bagarrer pour la littérature et contre la sinistrose de l’édition (comme aurait pu le faire le vainqueur s’il avait été là, avec son style désuet), mais a sorti un petit laïus que j’ai oublié aussitôt, le discours idéal en somme. Et puis la lecture du premier texte est annoncée, le « prix Centaure ». Mais juste avant des haut-parleurs crépitent dans tout l’hippodrome pour annoncer la même chose et aussi l’heure à laquelle va se courir le « prix Centaure », le tiercé, un peu après la lecture du vainqueur du prix, l’écrivain. La voix de talkie-walkie précise que « le jockey vainqueur du prix Centaure gagnera son poids en livres », mais ne dit pas si l’écrivain primé aura son poids en cheval.

Je n’ai pas vraiment écouté le début de la lecture. Ni choqué ni intéressé par les premiers mots, soulagé que les haut-parleurs ne retransmettent pas, j’ai préféré regarder autour de moi la foule invitée là. Je n’étais pas le seul à ne pas écouter, certains lisaient une brochure sur « comment parier », d’autres buvaient et causaient à l’extérieur de la salle, dans les tribunes. Ces tribunes, pile en face du deuxième poteau, celui qu’on entend toujours à la radio en tombant sur une course, je le voyais enfin. Et d’une place privilégiée puisque cette tribune était coupée des autres par une hauteur de deux mètres de plexiglas. De l’autre côté, il n’y avait personne, sans doute une autre tribune privée, plus loin encore, quelque foule, vêtue très différemment de ce côté-ci du plexiglas, plutôt T-shirt et blouson, basket ou mocassin, casquette ou béret. Aucun smoking, aucun nœud papillon, pas de fleurs sur les chapeaux, pas vraiment de chapeau en fait. Ils avaient dû parier, je me dis que je ferais mieux d’en faire autant pour que cette journée soit rentable, que je rentre écrire l’esprit serein. J’imaginais William Faulkner, Annie Saumont, Daniel Boulanger, jeunes et recalés à tous les concours de nouvelles, abattus, dégoûtés, abandonnant l’écriture pour se lancer dans les paris et les loteries. Je me demandais ce que je valais tout en me disant que ce que valent mes modèles n’est rien aujourd’hui pour les lecteurs des jurys de concours. Ça me consolait de ne pas gagner mais ça ne m’en disait pas beaucoup plus. Je n’étais peut-être tout simplement jamais sélectionné parce que mes textes ne valaient rien. Peut-être ne fallait-il pas voir plus loin et arrêter tout ça, cesser d’importuner les jurys et les comités de lectures, mieux valait les laisser entre gens de bonne compagnie qui ont eut l’intelligence de trouver un moyen pas cher voir rentable de lire. C’était rien d’autre sans doute, alors mieux valait les laisser tranquille, eux et puis aussi les éditeurs, amis, écrivains, laisser tout le monde pour écrire tranquillement devant ma fenêtre, comme à mon habitude, et oublier le bruit de la rue et la couleur du ciel.

Dans le salon, devant l’estrade, tout le monde écoutait. Je ne peux pas dire que les mots sont venus à moi, mais c’est un peu comme ça que ça s’est passé. Je n’écoutais pas vraiment, j’attendais calmement que ça se passe, que le buffet soit servi, que quelqu’un me demande ce que je fichais ici pour que je puisse « nouer contact », comme disait Hervé, avec le monde de l’édition. Mais d’après la présentation que la présidente avait faite de son jury, d’après quelques indices comme la pile des recueils que j’ai vue derrière le bar et qui étaient édités par la ville pour les participants et membres du jury, d’après ce que j’ai pu voir ensuite à d’autres concours, le monde de l’édition et le monde des concours de nouvelles sont deux planètes de deux systèmes solaires différents dans deux univers parallèles bien cloisonnés. À ce moment-là je me disais donc que Hervé devait se tromper, mais ça me faisait plaisir d’être là, pour lui rapporter l’ambiance, le déroulement des prix, sachant que ça lui ferait plaisir. C’est dans cet état d’esprit que les mots de la nouvelle primée, je les ai entendus comme s’ils sortaient peu à peu du brouhaha créé par la foule du rond de présentation, par les sabots des chevaux et les annonces haut-parleur au loin, par les gens qui discutaient dehors. Je les ai entendus parce que quelque chose de pas normal se passait, et quelque chose de pas normal c’était que ces mots je les ai reconnus. Je connaissais ces mots, cet enchaînement de mots, ce choix de mots, je connaissais cette combinaison possible de sons qui sortaient de la bouche de la lectrice debout sur la tribune. J’avais envie de lui arracher le texte des mains pour vérifier qu’une telle probabilité était impossible, que deux humains sur Terre ne peuvent pas écrire exactement la même suite de caractères. Je ne connaissais pas le texte par cœur. Je n’ai pas la mémoire de mes textes, et j’ai finalement peu celle des textes des autres. C’est pour ça que je ne quitte jamais un carnet et un stylo, pour noter, tout ce que j’aime ou déteste. Mes carnets sont ma mémoire, ils ne s’effacent pas comme un tableau noir. En fait, j’ai reconnu le style plus que le texte lui-même ou l’histoire. Pompeux, surqualifié, humour de calembour, un suspens indéniable, mais un peu comme les Achille Talon que je lisais quand j’avais dix ans, et contenant des choses aussi invraisemblables et ravissantes que « les yeux langoureux », « lactescence », « sourire radieux » et ce surprenant « acquiesça de la tête car sa gorge était nouée ». Et surtout le personnage meurt à la fin, très important pour une bonne chute, la mort. Disons que ça m’a agacé qu’un pareil texte reçoive trois mille euros. Il n’y avait plus d’improbabilité, Hervé avait bien écrit ce que j’entendais et que j’avais déjà lu et ça m’agaçait deux fois plus. J’ai tout de même entendu quelques-unes des corrections que je lui avais proposées, mais il avait laissé tous « nous abordâmes », « nous partîmes », « nous dûmes », tous ces chapeaux fleuris sur la tête des voyelles.

Fin de la lecture, applaudissement, « Monsieur L est-il dans la salle ? » On attend, on attend, personne ne se manifeste, « ah, quel dommage, personne ne représente Monsieur L ? » Toujours pas de réponse… C’est peut-être cette insupportable attente avec les gens qui se retournent tous voir si le gars n’est pas là à attendre en souriant sans oser bouger, le regard triste et la lèvre inférieure tremblante du député-maire légèrement paniqué on aurait dit, le silence soudain, c’est peut-être le désir d’arrêter cet instant si long où je frissonne à l’idée que Hervé puisse surgir en rigolant, c’est peut-être tout ça qui m’a fait me manifester. J’ai soupiré et suis parti, un peu dans le genre « bon j’y vais sinon personne va y aller et on va rester là des heures pendant que les petits fours se ratatinent. » J’ai bafouillé un sourire aphone avant de monter sur l’estrade en tremblant et de souffler que je représentais Monsieur L, j’ai précisé son prénom pour les rassurer. Dans ce qui m’a poussé à y aller, je tiens à ajouter qu’il y avait ce chèque d’où j’aurais pu facilement transformer les quelques lettres de son nom, les fleurs que j’aurais pu revendre, le bon d’achat dans un magasin du centre.

J’ai donc récupéré toutes ces petites choses, leur préparant à chacune un sort bien spécifique. J’ai été épargné de discours. Le député-maire ne m’a pas demandé ce que Hervé avait voulu dire, bien que je me serais fait un plaisir d’expliquer ce que je voyais là-dedans. J’étais vraiment désolé pour lui qu’il continue à ignorer ce qu’avaient bien pu vouloir dire les auteurs primés. Il s’est tout de même lancé, de son sourire rond et tricolore, dans un discours sur la cohésion nationale que représente la littérature française et nationale, et qu’il se sent, lui, un « politique », chargé de promouvoir au niveau national, vive la république etc. J’ai eu un frisson à l’indépendance d’esprit et à la liberté, pour aussitôt cesser de réfléchir à la portée de ces quelques mots car le buffet est arrivé. Je suis allé me débarrasser à la consigne et suis revenu grignoter les minuscules tartines colorées.

En mangeant, je me suis demandé si j’allais laisser Hervé s’en sortir comme ça. Pourquoi m’avait-il caché sa participation ? Je me demandais jusqu’à quel point il savait que je ne gagnerais pas, jusqu’à quel point il m’avait forcé la main pour que j’envoie ce que j’avais de moins classique, pas vraiment une nouvelle, pas vraiment une chute à la fin. Je me demandais jusqu’à quel point il savait qu’il avait ses chances, jusqu’à quel point il n’avait pas étudié les nouvelles gagnantes des années précédentes pour en tirer un modèle, qu’il avait donc appliqué à la lettre. J’étais, pour lui, une preuve supplémentaire de son génie, que lui gagne et pas moi confirmait sa démarche, c’était la quadrature du cercle, E=mc², cqfd. Et qu’il me force la main aussi pour que je me rende à cette remise de prix, c’était vraiment un coup de génie.

Ou alors ça pouvait être quelque chose de complètement différent car soit il me détestait et avait donc préparé ce coup, soit il m’admirait et n’avait pas osé me dire qu’il participerait. Dans le second cas je comprenais ma condescendance de n’avoir même pas pensé à lui proposer de participer avec moi. Il avait dû attendre que je dise un truc du genre « j’envoie un texte si t’en envoies un ». Et lui, avec son « c’est pour mieux vendre ton roman aux éditeurs », son « avec ton style c’est gagné », il m’avait complètement flatté, je m’étais aveuglé, voilà j’étais complètement imbu, j’étais à l’humanité ce que le texte d’Hervé était au style. Mais au lieu de redresser la tête, de comprendre, de prendre sur moi, de tirer une leçon de tout ça ou au contraire de ne plus y penser, d’aller voir Hervé complexé par son écriture ou autre chose et qui n’avait pas osé me dire qu’il participait, au lieu de tout ça j’ai foncé regard baissé, mâchoires serrées, blessé, humilié, ressentant sans vraiment la comprendre une sorte d’injustice. Car ces sentiments qui animèrent ma colère sur le moment étaient-ils justifiés ? Etais-je victime du mode de sélection des jurys qui n’avait rien à voir avec la littérature ou étais-je victime de mon orgueil ? En fait, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je ne comprenais pas comment des gens pouvaient, sous l’égide d’une mairie, d’un département, prendre les choses tellement à la légère, uniquement pour leur bon plaisir. J’avais le sentiment d’être témoin d’une bavure culturelle.

J’ai décidé de moi aussi préparer un plan. Il a d’abord consisté à avaler le plus de petits fours et à boire le plus de champagne possible, afin d’associer dans l’esprit de ces gens « Hervé L » et « odieux personnage ivre qui met du caviar d’aubergine partout ». Ma langue déliée, tout est devenu clair. J’ai pu leur parler un peu de Hervé, de qui il était, comment il écrivait, que je l’admirais de pouvoir écrire malgré toute cette vodka, que moi aussi je buvais beaucoup car j’écrivais des poèmes, « Ô verre insatiable / Cesse d’être sain à table /Bois avec moi l’ivresse du vers ! » À la vôtre ! Ce qui a permis aux deux autres primés de parler plus librement, voilà qui me faisait plaisir pour la médaille d’argent. Mais je n’en avais pas terminé avec Hervé.

Je disais au-revoir à tout le monde, en réalité à quelques-uns mais tout le monde en a profité, au moment où le prix Centaure, le tiercé, est parti. Je suis donc resté, j’ai prix une grande feuille avec toutes les courses, tous les partants, et j’ai suivi ça depuis le meilleur siège de la tribune privée, tout devant. J’ai eu les deux premiers chevaux placés dans un pari virtuel que je me suis fait sur Second Chance et Colour of Destiny. J’avais bien choisi les noms, il faut dire qu’il y a une matière poétique très intéressante pour des anglicistes dans les noms de chevaux. J’ai annoncé la nouvelle à tout le monde, de tous les parieurs de cette tribune, j’avais été le plus chanceux, j’aurais trop dû prendre un ticket. J’ai dit que j’allais faire un pari pour Hervé. J’ai dit à nouveau « au-revoir », que je repasserai plus tard prendre les cadeaux pour Hervé, mais plus personne ne m’a répondu cette fois-ci. C’est vrai que ça m’a bien plu cette première course. Pour la suivante je suis descendu dans les tribunes non-privées, voir un peu l’ambiance. Vu ma chance, j’ai donc joué trois chevaux placés, à un guichet. J’ai traversé une grande salle, pris un pastis au bar qui à lui seul transformait tout ce hall, grand comme une gare, en bar-PMU géant. Dehors, au ras du sol, ambiance très tendue, des parents silencieux qui ne sourient pas restent debout sur les tribunes en béton, tickets en main, et laissent leurs gamins aller contre la barrière. Les enjeux doivent parfois être plus risqués ici. Silence, tout le monde attend jusqu’à l’approche des chevaux, et quand ils passent à quelques mètres, le bruit de leur galop est couvert par celui immobile des parieurs qui tapent du pied, encouragent et se lèvent comme une hola à l’approche des chevaux et crient et applaudissent, puis froissent comme moi le pari perdu et le laissent tomber sur le sol.

Je suis allé faire un tour du côté où vont les chevaux et leur jockey après la course. À un stagiaire qui filtrait par-là (il avait un badge « stagiaire »), j’ai fait jouer mon invitation du prix Centaure en regardant par-dessus sa tête. Il a rien dit, j’ai avancé en suivant les crottins par terre et l’odeur des chevaux. C’était l’agitation, ça courrait dans tous les sens, entraîneurs, petits jockeys multicolores, journalistes et attachés de presse, propriétaires, chevaux aussi, vétérinaires, et quelques gars baraqués lunettes noires et oreillettes, barquette de frites en main. Quelques groupes immobiles discutaient en fumant une cigarette, ce qui rendait difficile la progression des gens pressés, en plus il y en avait pas mal qui passaient brusquement du trot à l’arrêt pour saluer untel, tout le monde semblait se connaître ici. J’ai sortit mon carnet, façon journaliste en reportage, je me suis approché des boxes, un grand hangar avec un manège au milieu et une petite pâture derrière. J’ai fait le tour. Il y avait là tout un parking de grosses voitures allemandes noires avec une remorque, ces remorques tout en hauteur avec de la paille dedans pour mettre un cheval. Une, en particulier, a retenu mon attention. Isolée, attachée à un coupé sport bleu foncé portière ouverte, elle brinquebalait. Ça m’a fait rire qu’on puisse oublier un cheval sur un parking. J’étais arrivé par ce côté-là le matin même, mais par l’extérieur, là j’étais dedans et ça me perdait un peu. En prenant sur la gauche, j’ai vu qu’il y avait la piste de course. J’ai contourné les hangars par-là, j’ai continué encore un peu et j’ai bien retrouvé le circuit d’entraînement de saut au sable jaune bien ratissé. Une course est passée à côté, un concentré de tremblement de terre force un ou deux. Debout dans le sable jaune, deux types discutaient, d’un cheval, du profit potentiel dessus, de quels jockeys ils connaissaient pour monter dessus. Je me suis demandé, vu qu’il y avait pas de sponsors, qui faisait gagner de l’argent aux propriétaires des chevaux. Les parieurs ? Sans doute, j’en savais rien. En tout cas, il suffisait de regarder le parking pour comprendre que c’était intéressant. Bien souvent, jeter un œil au parking suffit à comprendre les choses, que ce soit à un conseil des ministres, au siège d’une association caritative ou ici. Je n’ai rien compris aux termes techniques, équins, économiques, mais j’ai compris que ça rapportait. Alors je me suis dit « pourquoi pas ? » Si j’étais propriétaire d’un cheval je me suis dis que je pouvais trouver n’importe qui pour monter dessus, soudoyer le petit stagiaire qui bloquait l’entrée par exemple, il avait le gabarit et plein d’avenir, et mon ami Edgar que j’avais pas vu depuis cinq ans et qui est vétérinaire trouverait un mélange explosif que les chronos s’en remettront pas. Pour l’entraînement, j’ai pensé à des combinaisons semblables, la Normandie c’est grand, j’en connais deux ou trois qui habitent près des champs. Vraiment, mon plan se précisait, et puis j’ai arrêté de penser à tout ça car il me fallait d’abord le cheval, après quoi j’aurais tout le temps de réfléchir, allongé sous un pommier en le regardant courir dans une grande prairie sans barrière. Donc je suis retourné au parking, j’ai retrouvé ce cheval toujours attaché au coupé sport bleu foncé, et puis j’ai démarré. Tout simplement, tout était préparé, portière ouverte, clef sur le contact, il y avait même une paire de botte et une bombe sur un des deux sièges arrière. Comme s’il était déjà à moi. En quittant le parking je suis passé devant tout le monde, ils étaient tous occupés à penser à leurs chevaux, à la course, à je ne sais quoi. Je suis passé à côté d’un groupe duquel sont sortis un gars et une fille, dans le rétroviseur droit je les ai vus courir un peu derrière moi, genre quelque chose de pas normal se passe, arrêtez cet homme, que fait la police, alors j’ai fait un signe de la main en forme de téléphone, on s’appelle, je ne sais pas si ça les a rassuré, moi si. L’heure du déjeuner m’a sauvé, avec tous les gros bras affamés dévorants de minuscules hots-dogs à la chaîne. En sortant de là j’ai lancé un signe amical au petit stagiaire et j’ai failli écraser trois personnes avant de sortir des petites routes et des parkings autour de l’hippodrome. Après j’ai décroché direction centre ville, j’ai accéléré un peu, et j’ai tourné cinq cent mètres plus loin vers l’autoroute qui allait vers chez moi où j’ai pu accélérer vraiment plus sérieusement.

Le cheval gigotait. On dit que les chevaux sont intelligents, savent communiquer, il avait sans doute compris que quelque chose de pas réglementaire se passait. S’il m’embêtait trop, je pouvais le revendre. En acheter un ou deux autres, et ainsi de suite comme on s’imagine l’american dream. Moi, maquignon, je gagnerais plus qu’en écrivant. En cherchant s’il n’y avait pas des cigarettes dans la boîte à gants, un étui est tombé, s’est ouvert : cinq seringues. Pauvre bête, je me suis dis, au lieu de batifoler librement dans les prés, il était gavé de protéines et d’autres saloperies pour faire un meilleur temps, être plus racé, plus ceci ou moins cela. Doucement torturé jusqu’à que, vieux, il fatigue, meurt d’un cancer ou pire. « Eh bien je l’ai sauvé » j’ai dit tout fort dans la voiture. Fini les courses, les classements, les prix, les corps à corps sur les pistes rectilignes, voici venues liberté, prairie, juments. Oui, j’allais le relâcher… Il serait libre et indépendant, galopant, galopant… À condition qu’il arrête de gigoter comme ça bien sûr. C’est vrai qu’il m’agaçait à remuer, je maîtrisais assez peu l’imitation Ferrari avec remorque.

« Sortie 9 », vers chez moi, parking d’un supermarché, je me suis arrêté pour me rafraîchir. Après deux pastis, je suis allé prendre un café à un distributeur dans le hall. J’ai vu la remorque bouger et je me suis dit que c’était pas le moment de se faire repérer. J’ai été parler au cheval, mais il voulait rien entendre, il a rué deux grands coups de sabots dans la porte de sa cage, encore deux ou trois comme ça et il pouvait tout casser. Sur les seringues il y avait rien de marqué. Juste des bagues de couleur, trois rouges et deux bleues. J’ai pris les deux bleues, qui était de la même couleur que les somnifères que je garde dans ma table de nuit, et j’ai tout doucement escaladé la porte arrière de la remorque, il piétinait, j’avais sa croupe à porté de seringue, j’ai pu tout vider, on aurait dit qu’il sentait rien. Il a piétiné encore un peu alors j’ai vidé l’autre seringue. J’ai quitté le parking après avoir soigneusement rangé dans la boîte à gants les trois seringues rouges qui me restaient à côté des deux vides. Si j’avais eu des seringues rouges pour moi, comme ça aurait été bien, pour écrire… Des dopants à mots ! Je me suis demandé ce que ça donnerait. Je n’aurais pas été un cheval blanc à la crinière d’argent, encore moins un pégase ailé volant au-dessus de tout ça, ni une licorne courant dans la forêt. J’aurais été un cheval noir brillant aux veines saillantes gonflées d’encre, aux sabots solidement ferrés, et je serais arrivé le premier, pectoraux en avant, fort et fier à tous les concours, j’aurais raflé tous les prix, porté tous les trophées, mais avant ça il fallait sortir première à droite au deuxième rond-point.

Avant d’arriver chez moi, par un petit détour, je pouvais passer chez Hervé. Je me devais de lui annoncer la nouvelle, de le féliciter. Je n’en voulais plus aux membres du jury, ni au député maire. Je m’étais trompé, je venais de découvrir à mes dépens qu’il existait un artisanat de l’écrit. Je m’en voulais d’avoir méprisé ces écrivains du dimanche et ce jury qui les récompensait, après tout j’étais qui moi, pour juger et condamner ? Est-ce que Joàn Miró avait fustigé les portraitistes de la place du Tertre ? Jamais, ni le jeune inconnu, ni le vieux génie. Coppola n’a jamais rien dit sur mes films de vacances. Je m’étais trompé, et si je voulais devenir un jour Miró ou Coppola, Hemingway ou Paul Auster, je devais comprendre ça, et n’en vouloir qu’à ma bêtise, à mon triste orgueil d’écrivain raté qui croit écrire et ne sait rien publier, ne sait rien.

Ce jour là, je n’ai pas compris tout ça tout de suite. Je me suis garé dans la rue devant la cour d’Hervé, à côté de l’arrêt de bus où j’attendais quand je repartais de chez lui. Je serais bien rentré dans sa cour mais je ne savais pas comment faire une marche arrière avec une remorque et un cheval, et c’était cette manœuvre que j’aurais voulu faire. La fenêtre de son bureau était ouverte, un vent léger agitait son rideau. J’ai ouvert au cheval, il a entendu et compris assez vite, il est descendu en marche arrière, tout lentement et assez difficilement comme quoi je n’étais pas le seul à avoir du mal. J’ai cru qu’il était ivre. Il est resté, tête baissée, à pas bouger dans la rue, ses yeux étaient fermés. Une tape sur le cou, il a ouvert un œil, je sais pas s’il m’a reconnu. Je suis allé chercher deux seringues rouges, espérant le requinquer un peu. Je pouvais pas offrir à Hervé son prix dans cet état. Deux nouvelles piqûres dans les fesses, il n’a rien senti, enfin je crois. Je me suis mis à sa droite, collant ma joue gauche à sa joue droite je l’ai attrapé, en lui donnant de petites tapes affectueuses sur sa joue gauche à lui. Je l’ai guidé comme ça vers la cour d’Hervé. Il commençait vraiment à me plaire ce cheval, on s’entendait pas mal du tout finalement. Il boitait ou titubait, sa respiration semblait bizarre, bien que je ne connaisse rien à la respiration normale d’un cheval, je dirais que si ça avait un homme, j’aurais trouvé ça bizarre. Au milieu de la cour, il s’est écroulé. Respirait plus. Hervé est sortit à ce moment-là.

Il est resté immobile, blanc, la bouche entrouverte, figé sur son pas de porte, comme on peut s’y attendre. Il a regardé ce cheval mort dans sa cour, puis m’a regardé, écartant les bras avec ses deux paumes ouvertes en signe de je comprends pas c’est quoi ce bordel. Bien sûr, sur ce corps de cheval mort j’aurais été ravi de voir le buste de Hervé agonisant, bien que celui du jury ou celui du député maire aurait été plus juste. Mais je n’étais plus juste, ou pas encore, j’étais simplement beau joueur, et mon bus tournait au coin de la rue, alors j’ai regardé le vainqueur dans les yeux en souriant et j’ai dis « bravo pour ton prix, tu l’as bien mérité », et j’ai fait signe au chauffeur.

??/2006

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