…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Temps mort

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

– Ce que je veux dire, dit Moa, je me répète, mais ce toit flottant, ce toit de nuages nous pleuvant sans cesse dessus, eh bien toute la place en est couverte, toute la ville et la région aussi, pas moyen de s’en débarrasser de ce foutu temps. Ça nous noiera. Vous comprenez l’enjeu maintenant ?

Dans l’assemblée : opinements, ça opina.

Dès le lendemain il fallut se rendre à l’évidence : plus que la ville de Moa, où il avait prononcé ce discours, historique comme tous ses discours, plus que sa région c’était le pays et, le surlendemain, la terre entière qui connaissait ces nuages fixes qui dégoulinaient sans cesse et, avec eux, la peur que, tout comme dans la ville de Moa, ils restent là, plus de quarante jours, ces nuages, à « faire de la pluie » comme on disait par là, dans la ville de Moa.

Après cent douze jours de pluies continuelles sur toute la surface du globe, océans et déserts compris, (et aussi après une courte guerre totale, chimique et numérique) il fut décidé par le tout jeune gouvernement mondial de crise dont Moa faisait curieusement parti, de modifier le temps. Ceci était troublant pour les francophones qui se voyaient modifier le temps, time, et donc peut-être rajeunir, vieillir, ou les deux à la fois. Des plaisanteries circulèrent, « revenons au bon vieux temps » etc. Tout le monde comptait là-dessus, une histoire de fusées perce-nuages, pour que ce sale temps, weather, finisse. Sur la fin du nouveau gouvernement mondial de crise, aucune information ne circula, on n’avait pas le temps d’y penser.

Dans la ville de Moa, comme dans toutes les grandes villes du monde, une fusée anti-pluie fut prête. Il pleuvait, naturellement, d’ailleurs les bulletins météos avaient été supprimés des chaînes de télé et des radios, les journaux avaient remplacé cette page par des jeux de lettres, de chiffres, des coloriages ou des histoires drôles. Tout le monde était là, du parti, familles comprises (même moi j’étais invité à condition de venir sans tract), le fils de Moa était ravi de voir une fusée et courait partout. Le spectacle pouvait commencer. Le compte-à-rebours parti de soixante. Et puis, je peux en témoigner, vers la fin, ça s’est mis à ralentir, progressivement, inaperçu au début, et c’est de sept à trois il me semble que le temps se mis à s’écouler visiblement plus lentement, pour, finissant, s’arrêter un peu avant, et ce fut interminable, un.

Le temps s’arrêta, tout se précipita. Alors que du temps, pas mal s’en moquaient, au fond, la pluie, on s’y fait, on s’adapte, mais cette affaire du temps, elle toucha tout le monde, tout de suite, très vite, d’autant plus qu’il n’avançait plus, le temps, le chronos. Tout était immédiat, tous les instants simultanés, toutes les périodes réduites à ça, qu’on connaissait : le moment présent ; maintenant tout de suite. Les premières élections législatives prévues par le tout jeune gouvernement mondial de crise normalement dans douze ans, tombèrent immédiatement et il fallut vite clore les listes. Moa serra quelques mains et dit :

– Pour clore la liste qu’est-ce qu’on pourrait mettre un peu de tout, du communiste au centriste, un droitiste sympa, un patron de PME drôle et bedonnant on dira que c’est la société civile, et puis il y a l’ancien militant syndicaliste, le socialiste repenti actionnaire, quoi d’autre, pourquoi pas juste un vert ce serait l’idéal c’est dans l’air du temps, c’est un peu le label bio d’une liste de nos jours, qu’en pensez-vous ?

Ça opina, peu maugréèrent, sauf Maude, aigrie.

– Je ne ferme pas la porte à cette proposition, dit le numéro deux. Mais le temps nous manque, enfin, plutôt ce trop plein que nous avons, d’un coup, condensé, bon... eh bien ça fait qu’il nous faut frapper fort, pas le temps d’élaborer un programme, et puis nous ne serons jamais d’accord, alors je propose un slogan puissant, là nous pourrons être d’accord, une phrase qui situe immédiatement le problème : autrefois c’était beaucoup plus.

– Fort bien, dit Moa (passé je ne sais comment à la tête du parti mondial). La phrase est originale, elle surprend, s’il ne nous reste que ça, tout le monde est d’accord ?

Opinements ultrarapides partout au même moment, ça opina. Dans cette assemblée, tout filait, tout se passait en même temps, tout se déstructurait, jusqu’au discours, aux slogans, donc, sans parler du décompte des voix. Les gestes déjà faits et ceux à faire, les réponses arrivaient en même temps que les questions. Le tout était retransmis sur les télés, parfois en différé négatif, où chez eux les gens, qui mangeaient l’entrée en même temps que le dessert qui avait un goût de viande, et qui n’étaient pas d’accord avec tout ça étaient au même moment convaincus pleinement. Mais soudain, enfin, pas vraiment soudain à proprement parler, ni progressivement non plus, en fait, en même temps que tout ce qui venait (ou vient) de se passer, disparaissait (disparaît), sans doute un effet du temps : tout le monde s’effaçait petit à petit, alors que jeunes avant, tous étaient aussitôt vieux.

A 16:12 à moins que ce ne fut 3 heures du matin, le jour même du décollage des fusées toutes restées au sol, à moins que ce ne fut dix ans plus tard, le jour même du vote, Moa, toujours à la tête de ce nouveau parti spontané (le décompte des voix fut rapide), immédiat et éphémère, eut soudain l’idée qu’il était peut-être possible d’entr’apercevoir l’avenir en profitant de ce capharnaüm temporel : « Vite ! Montrez-moi cette main courante ! » Il fut, immédiatement (précision inutile), soulagé d’y voir rédigé le registre de tout ce qui venait de se passer et de tout ce qui allait se passer. Tout était précis, dans une écriture très lisible, informatique, les heures des événements marqués à la seconde près, Mo* lut en diagonale et quand il crut apercevoir le moyen de sortir de ce temps comprimé, il demanda l’heure autour de lui, l’un regarda sa montre :

– Il est exactement, euh...

Tout en spirale tombait dans le fond du temps, un « L » en plastique bleu était sur la moquette de la salle de réunion, M** pensa : « je sais très bien d’où vient cette lettre, du jeu de Jean, ce qui veut dire que le petit a joué ici, et puis... Où est-il ? » Il regarda tout autour de lui, le temps engloutissait tout. Là-bas, Jean était déjà grand-père, présidant un banquet ou ses petits enfants se mariaient.

*** avait toujours dans la main la main-courante où la dernière entrée indiquait : « Ajourner la réunion ». Il secoua la tête, et une arthrite qu’il ne se connaissait pas le fit souffrir. Mais pourquoi l’ajourner ? Ridé, tremblant, faible, oubliant peu à peu tout ce qui venait de se passer, *** comprit cependant, en riant pour la dernière fois, l’ironie de ce qu’il venait de lire.

*

contrainte d’employer les mots ou phrases suivants, dans l’ordre :

La place en est couverte

Sept à trois il me semble

Pourquoi pas juste un vert ce serait l’idéal

Je ne ferme pas la porte

Autrefois c’était beaucoup plus fort

Montrez-moi cette main

Exactement

Je sais très bien d’où vient cette lettre

Mais pourquoi l’ajourner

contrainte piquée sur le blog de Magali Duru

Mots-clés

paradoxe   revue   oulipo   temps  
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