…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le lendemain et la semaine suivante.

mise en ligne : jeudi 22 janvier 2015

jeudi 8 janvier 2015

Hier, c’est au moment de chercher le sommeil que sont venues les images de métro, RER, les sensations de peur, par vagues d’angoisse, les idées d’attentats possibles dans des lieux où je serais — ce genre de rêves faits en 2001, où ce qui est autour est autant familier que menaçant.

Et détester ce sentiment d’appartenance, ce que me jettent à la face ces "évènements", c’est que j’appartiens, c’est que je suis, me voici essentialisé de force — mais suffit-il de le refuser, je vois, je me vois, je vois sans pouvoir bouger — homme blanc, occidental, cible pour certains, dominant banal complice de combien de crimes commis en mon nom via mon bulletin de vote glissé (et si pas ?) dans l’urne, soutien de fait de la démocratie parlementaire qui s’exprime librement à coup de bombes et de drones, ailleurs, loin, je ne sais même pas où, je suis né ici.

Les réactions — réagir — empathie, compassion, révolte — parler sans agir, agir en marchant, la nuit tombée pour être le même, c’est le slogan après tout. Un soutien aussitôt inconditionnel, puisque qu’il est, penser ne suffit plus, il faut aimer — et cela est inévitable et j’adhère dans le même mouvement que celui du doute, comment ne pas aller vers, à ce moment-là — cela dépasse tout le contenu qu’a jamais pu produire la rédaction décimée, l’émotion collective fabrique quelque chose sur lequel je ne sais pas mettre un nom, le sens critique en est absent, il suffit de quelques épithètes définitives — c’est normal quand on pleure.

Je lis ce qui passe dans mon flux Twitter, cette façon de parler de manière personnelle, de son rapport au journal, s’il y a lieu, comme ici où c’est dit avec toute la complexité d’une évolution politique et une juste retenue et je ne veux pas me livrer au même exercice, sauf à écrire la même chose — tout ceci serait bien long à (mal) expliquer.

En voyant passer les tweets, je comprends mieux ce qui ne va pas, sans savoir vraiment pourquoi ça ne va pas : Je suis Valeurs, Je suis Minute, Je suis Je suis partout…

Cela vient du "nous sommes tous américains" de J.-M. Colombani le 12 septembre 2001, et qui fait de qui le prononce le premier allié des invasions à venir. De quel geste futur encore non annoncé nous rendons-nous complices ?

Et puis pas le temps de se poser ces questions puisqu’il se passe déjà autre chose, et que BFM TV sert de caméra de surveillance.

9 janvier

Des mots passent et repassent sur les réseaux sociaux, attribués au maire d’Utoya suite aux attentats commis en Norvège en 2011, que la réponse la plus adaptée aux terroristes est "plus de liberté et plus de tolérance". Chez nous ces mots ont été soigneusement évités par les destructeurs de l’État, de son service public, de ses finances, fonctionnaires de la candeur. Aucun n’aurait repris la phrase de Camus :

"Non, on ne construit pas la liberté sur la misère ouvrière" [1]

10 janvier

En fait il est très difficile de dire pourquoi je suis choqué par les assassinats ciblés. Je suis choqué, c’est tout. C’est pourquoi penser, ensuite, est si difficile. Il faudrait ne pas être en état de choc. Mais ce ne serait pas humain, et empêcherait de penser de manière juste, car trop froide, ce qui s’est passé. Il faudrait donc être, un petit peu, appartenir, pour penser ? Je tourne en boucle entre le oui et le non à ça.

11 janvier

Je repense à la phrase de Camus, en fait dans ma tête c’est du vide qui tourne.

Certains mots dans les discours sont soigneusement évités. Peut-être parce qu’il n’y a pas de misère en France, ni en Europe. La fin de l’austérité n’est pas annoncée. Les écoles n’auront rien de plus. La réforme de la Sécurité Sociale et le remplacement progressif par les mutuelles privées aura bien lieu. Le chômage n’est rien face à l’indice du CAC 40 affiché 24/24 sur BFM TV, en bas à droite, sans même un titre pour signaler ce que c’est. La Grèce devra toujours payer. Les pauvres resteront pauvres. Les riches peuvent s’enrichir, c’est leur rôle. Etc.

Et pourquoi le hashtag #JeSuisJuif ne passe pas, nulle part, si peu, si peu repris ?
L’antisémitisme est plus grand qu’on ne pense.

Je suis dans Twitter, à rafraîchir le fil du temps, comme j’aurais pu être entre République et Nation, entouré.

lundi 12 janvier

Un exemple de privation de liberté pour raison de sécurité qui augmente la misère : depuis jeudi, l’école maternelle n’autorise plus les parents à passer la grille, en respect du plan vigipirate. Tous les maîtres et maîtresses ne sont pas à l’entrée, un ou deux accompagnés d’un ou deux autres agents, et il n’y a pas le temps de discuter, parce qu’il y a une file d’attente, que ça presse. Pas mieux à la sortie, quand je croise une demi-seconde le regard de la maîtresse enrhumée qui repère les parents et leur envoie leur enfant. Le contact quotidien parent-prof est perdu.

Oh, ce n’est qu’un exemple, à côté de chez moi, un petit exemple, il n’y a pas de mitraillettes ici, et ça ne va pas durer longtemps — enfin, je ne sais pas — mais un mois ou deux sur une année d’un petit, c’est beaucoup. Il y a les sorties scolaires annulées, aussi — plus de musée.

Les ivrognes condamnés à de la prison pour "apologie du terrorisme".

13 janvier

Du vide continue à tourner. Une rumeur de voix assurées, scandalisées, qui savent tout sur tout et définitivement.

Je continue de lire Camus, L’Homme révolté, et ceci :

La révolte tue des hommes alors que la révolution détruit à la fois des hommes et des principes.

Je me souviens de ma séance récente devant Ici et ailleurs de Miéville et Godard, quand une main additionne, sur une calculatrice à affichage digital, des dates, 1789, 1917, 1936, 1968…

ajout du 13/7/15 : Gaumont détient les droits sur cet extrait — il y a ceci autrement, mais ce n’est pas l’extrait que je voulais, et puis c’est autre chose. Pas simple.

Dans la tête c’est des zéros qui tournent, ou du négatif, l’endettement généralisé, la pauvreté qui grandit, ce nombre de plus en plus négatif est une pesanteur — trou noir qui enrichit d’autres, c’est en positif quelque part. Où ?

14 janvier

À la bibliothéque, des affiches "Je suis Charlie", et là m’envahit la peur d’être attaqué, ici, comme certains sites web de bibliothéques ont été piratés, il n’est pas impossible d’imaginer ce lieu visé par un fanatique. Je repère les issues, aucune et je ne connais pas les couloirs réservés au personnel dont je sais simplement que certains débouchent dehors (pauses clopes déjà observées), les cachettes, aucune et le dessous des étagères me semblent trop étroit, les fenêtres fermées, et je ne sais pas si elles s’ouvrent suffisamment en grand, si un mécanisme ne les bloque pas, comme cela arrive parfois pour éviter les défenestrations. Je me sens, pour la première fois dans une bibliothèque, pris au piège.

Des rêves aussi, traqué. Et de pensée, toujours pas.

15 janvier

Que s’agit-il d’écrire ? De lire ? Comment penser ?

Cet article, sur la misère des deux frères tueurs puis tués.

Je lis, voilà, pour essayer de comprendre ? Non, même pas.

16 janvier

Habituellement, j’écris énormément et tous les jours. Or, depuis un mois, ma spontanéité a été touchée. Je parviens difficilement à la restaurer pour deux raisons. D’abord, il y a une mécanique de la peur. Ensuite, je me sens désarmé. Il me faut revoir mes mots, qu’ils soient plus justes, mes images, beaucoup plus percutantes, mon style, encore plus nécessaire. J’ai l’impression que je ne peux pas raconter la même histoire dans une forêt qui brûle que dans une forêt qui pousse. — Kamel Daoud, dans Le Monde des livres.

17 janvier

Il me semble que j’entrevois enfin quelque chose, une pensée qui tient debout, qui chasse un peu la brume épaisse de l’émotion, inévitable, nécessaire peut-être, elle était la preuve que nous vivons ensemble, mais il faut aussi vite la dissiper. Une pensée qui fait sens pour moi, par rapport à mes engagements — je ne peux les définir cependant, disons ce à quoi je tiens — et je ne peux l’écrire ici, ou pas maintenant, pas en détail, à propos de la cruauté du rassemblement monstre du 11 janvier, composé par et pour l’émotion, par rapport au silence habituel de la masse apolitique. Descendre dans la rue pour rien est partagé, et accepté : les chefs d’États présent en attestaient ; descendre pour des motifs politiques est minoritaire, et étouffé : les Unes bien connues en attestent toujours et quand il y a rassemblement, faible ou important, la contestation ou le silence des Unes en atteste encore ; enfin… peut-être les médias n’emploieront-ils plus jamais pour une grève des transport l’expression : "pris en otage".

 

[1] "Non, on ne construit pas la liberté sur les camps de concentration, ni sur les peuples asservis des colonies, ni sur la misère ouvrière", dans Le pain et la liberté, 1953.

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