…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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L’expérience

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

L’Expérience était tentante. Tant à la clé : par la matière manipulée se délivrer du temps, de l’espace. Il y a longtemps déjà, aux prémices de cette science, l’anneau immense l’avait prouvé : une particule aux deux endroits en même temps. Le temps était venu de tenter l’expérience, il le fallait : il ne suffisait plus de dédoubler des atomes, des pièces de dix centimes et des souris : la Commission voulait plus. Mark Klein allait tout d’abord envoyer dans l’accélérateur son chien Boson. Alors, la Commission paierait plus. Si elle avait cette preuve supplémentaire. Alors il pourrait, lui aussi, comme Boson, se dédoubler. Tout serait alors possible. Pour Klein le temps et l’espace. Pour la Commission la promesse de l’abondance et donc de la Paix : dédoubler toutes les ressources ou plutôt, comme le pensait Klein, la main mise sur la connaissance, le droit exclusif dessus pour ne pas que les prix soient divisés par deux. Et la victoire de la Guerre leur serait promise : décupler les fantassins, les espions, les armes et les robots. Mais Klein était confiant car des particules couleraient encore dans les anneaux avant qu’un procédé industriel duplique un million de grains de blé ou un million de missiles. Pendant ce temps il pourrait avancer dans ses recherches, à l’aide de ses doubles, cerveaux supplémentaires, le Newton moderne, le nouvel Einstein, le nouvel Hawkins que tous célébraient, quelques siècles après eux allait devenir deux. Klein se demandait s’il pourrait connaître les pensées de son double, où s’il serait différent et autre. Il ressentit l’activité de ses neurones l’électriser et pensa soudain à ses ancêtres physiciens, mathématiciens, philosophes… Il se vit au sommet de cette formidable chronologie qui commençait à l’homme se redressant et prononçant le premier mot, premier mot d’une longue série transmise par tant de générations. Et enfin tant de réponses, bientôt.

La population avait faim, les prix plafonnaient, la Commission payait le Centre, les particules se multipliaient et Klein plaça Boson, légèrement endormi mais conscient, sur une plateforme où il resta interdit quelques secondes avant de se rouler en boule, tremblant, sous le regard du monde entier. A cet instant le sondage mondial instantané donna soixante pour cent de pensées favorables à l’expérience, contre cinquante-six seulement une heure auparavant. La plateforme se leva, un bras robotique enserra doucement mais fermement Boson puis le projeta à quelques centimètres au dessus de la plateforme, dans le courant de cordes primordiales qui bombarda, accéléra, déforma le chien, tout cela en un temps infime où il disparut, temps imperceptible autrement que par les machines. Les cordes élémentaires qui composaient Boson firent presque instantanément le tour des cent deux kilomètres de l’anneau et se matérialisèrent, doublées, juste à côté de leur original. On crut entendre le monde entier pousser un cri de surprise devant ses écrans.

Les Bosons firent deux pas avant de se regarder en grondant. Se reniflèrent du museau à la queue et puis s’éloignèrent l’un de l’autre. Le premier Boson fut applaudi par toute la cour du Centre quand il sauta le mètre le séparant du sol et courut vers son maître et ses assistants. Le double continuait d’inspecter la plateforme d’où il venait, n’osant sauter. Klein appela « Boson ! ». Boson se précipita et partit renifler tout le monde. L’autre leva le museau, marcha vers la voix, s’arrêta aussitôt, urina subrepticement par deux fois, trébucha et tomba de la plateforme – rire dans la cour retransmis aux oreilles de Klein – et trotta vers les chercheurs en jappant. Boson se joignit à son double.

Les chiens furent sortis du champ et Klein, le visage figé, face au monde dit : « je donne la parole à la Commission qui rend possible ces progrès. » Un Commissaire s’avança et déclara dans un sourire euphorisant ce que chacun attendait pour l’avoir entendu chaque heure plusieurs fois depuis des mois : « Faisons un pas de plus, doublons, triplons, le nombre de chercheurs. L’Expérience apportera l’abondance sur cette Terre. Imaginez deux fois l’intelligence du célèbre Klein, nous serions aujourd’hui deux fois plus loin et toutes les bouches seraient nourries ! La Guerre de Défense de Paix pour le Sud n’aurait plus lieu d’être ! » D’une voix tellement vibrante qu’il en riait presque, les yeux si grands ouverts qu’on crut qu’ils allaient rebondir hors de lui, il cria le slogan de la Gouvernance Mondiale : « Vers la Paix Totale ! » sous une musique épique, des applaudissements, des hurlements de joie de toute une foule montrée à l’écran. Les capitaux engagés indiquèrent +30% ; le sondage mondial donna 68,5%.

Klein se plaça où Boson l’avait précédé, mains dans le dos, souriant légèrement, un peu forcé. Le monde à nouveau retenait son souffle. Chacun se croyait sur la plateforme, chacun s’imaginait cloné, se demandant ce qu’il ferait de ses nouveaux pouvoirs. L’accélérateur se mit en marche, vibrant une nouvelle fois. Et les cordes furent projetées et le physicien apparut aussitôt aux côtés de lui-même.

Milliards d’yeux tournés vers les écrans. Le silence et pas un mouvement dans la cour du Centre. Assistants immobiles, attentifs. Les Klein symétriques se regardèrent. Presque sans respirer. Un son sortit de la gorge de l’un, on n’aurait su dire du quel. Leur respiration s’accéléra au même instant. L’un plissa les yeux et s’accroupit. L’autre fit un pas en arrière et trébucha en criant un son bref, « Ah ! » pour se relever aussitôt et s’accroupir comme l’autre. Il regarda ses mains. L’autre le regarda regarder ses mains. Un autre cri « Ah ! » Un assistant s’approcha et les deux Klein sursautèrent en grognant dans sa direction. Quelqu’un dit « on dirait qu’ils essayent de parler… » Un autre assistant se prit les mains dans la tête et accourut auprès des deux hommes identiques entre eux mais si différent de l’unique Klein qu’il avait connu. « Mark ! Mark, réponds moi ! » Au quel des deux dit-il cela ? Un Klein dit « Ark ! » sur le même ton. « Ark ! » « Professeur s’il vous plaît… C’est moi, c’est Frank, Professeur ! » Un Klein dit « Orseur ! Orseurr ! » Et l’autre dit « Eur ! Eur ! Eur ! » avant de partir d’un rire rocailleux qui le renversa en arrière sur le dos et ne s’arrêta pas.

* septembre 2008 Publié dans Filigranes n°72 – 1 allée de la Ste Baume, 13470 Carnoux en Provence

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