…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Pourquoi êtes-vous enfermé

mise en ligne : dimanche 24 janvier 2010

Pourquoi êtes-vous enfermé ici ?

Parce que nous avons lu.

Je vous parle à vous, à l’autre je lui parlerai après. Pourquoi êtes-vous enfermé ici ?

Parce que j’ai lu.

Qu’avez-vous lu ?

Un livre qui racontait mon histoire et commençait par l’interrogatoire de pourquoi j’étais enfermé ici.

Que disais ce livre ?

Je viens de le dire.

Vraiment ? Et vous avez tout dit ?

Oui… Je …

Il ne disait que ça, ce livre ? Que disait-il d’autre ?

Je ne sais plus… Je ne sais pas.

S’il racontait votre histoire, vous y avez lu votre avenir ?

Non. Ça ne racontait rien de plus.

Vraiment ? Où est ce livre ?

Je ne sais pas. Dans vos mains.

Ne faites pas le malin. Décrivez-le.

Il commençait par « Pourquoi êtes-vous enfermé ici. »

Arrêtez ça. Taisez-vous ! Dites-moi plutôt ce qu’il y avait après ça.

Rien.

C’est triste de voir quelqu’un se mentir à lui-même comme vous le faites. Qu’avez-vous fait ensuite ?

Après avoir lu ? J’ai fermé les yeux je crois et…

Vous avez assez parlé. A l’autre. Vous, qu’avez-vous fait ? Réellement. Qu’avez-vous à dire ? Pourquoi êtes-vous enfermé ici ?

Parce que nous avons lu, parce que nous avons parlé, parce que nous avons dit, parce que nous avons écrit, parce que nous voulions justice, parce que nos corps nous les avons ôtés de votre Société Civile, parce que nous avons jeté nos esprits hors du Marché, parce que nous avons menti, parce que nous avons dit la vérité, parce que nous avons serré nos poings baissés, parce que nous avons travaillé, saigné, courtisé, souffert, adulé, parce que nous avons bloqué, ralenti, arrêté, parce que nous avons été irréfléchis, injustifiés, invectivés, parce que nous avons plié, tordu, fléchi, parce que nous avons détruit, pillé, construit, parce que nous avons soutenu et riposté, parce que nous avons renié, parce que nous avons endolori, soigné, trépidé, parce que nous nous sommes compromis, parce que nous avons été intransigeants, parce que nous avons inculqué, parce que nous avons trop longtemps dans votre giron endormi, parce que nous avons encadré, enfoncé, enlisé, parce que nous avons arraché, dégagé, élevé, parce que nous avons envolé, chamarré, dévoilé, parce que nous avons changé d’avis, parce que nous avons persisté, parce que nous avons subsisté, parce que nous avons attristé, parce que nous avons aimé, parce que nous avons goûté, caressé, pressé, mordu, parce que nous avons souri, pleuré, frappé, parce que nous avons chanté, vibré, nus, crié, parce que nous avons acquitté, condamné, affranchi, lapidé, parce que nous avons lié, parce que nous avons délié, parce que nous avons confiné, affronté, soumis, décidé, parce que nous avons appuyé sur le bouton Off, parce que nous avons ouvert les fenêtres au vent et soufflé avec lui, parce que nos cœurs ont parlé, parce que nos mains ont agi, parce que nous avions mal aux nuques à force de dire Oui : nous avons dit Non.

…Pardon. Je n’écoutais pas… Attendez, je vérifie… ah non, ça n’a pas enregistré… Ecoutez, je suis navré… Bon, ce n’est rien, nous reprendrons l’interrogatoire demain, face caméra, différé, avec montage. Ne vous en faites pas. En attendant sachez qu’une commission d’étude des besoins vitaux des populations et de l’insurrection de masse se met en place. Nous avons un budget de fonctionnement à vous allouer, vous ferez ce que vous voulez, vous serez là, dans nos locaux, tout à disposition, vous serez libres. Qu’en dites-vous ? C’est l’occasion de réaliser vos rêves, de tout changer. Un poste, un budget, un espace médiatique où parler, être entendu. Une force de diffusion de vos idées. Vous pourrez dire Non tant que vous voudrez, bien sûr. Vous serez libres. D’accord ? Appartement de fonction si vous voulez. Défraiement. Tout. Libres. Venez, je vais vous montrer. Prenez les clés. Vraiment. Libres. Prenez. Et racontez-moi encore. Pourquoi, au fait ?

Pourquoi êtes-vous enfermé ici ?

*

Publié dans la revue Dissonances #16

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