…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Scène d’un ménage

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

L’homme ouvrit le frigo. Il prit le beurrier dans lequel restait juste de quoi tartiner le reste de baguette. Il prit le reste de baguette dans le sac à pain tissé rêche d’un tissu grossier et rouge suspendu à la poignée derrière la porte toujours ouverte de la cuisine. Il restait moins d’une demi-baguette. Il s’assit à la table de la cuisine rectangle en bois sans rien dessus, pas de nappe ni d’objet sauf un dessous de plat en terre cuite gravée d’une feuille. L’homme y avait toujours vu une feuille de hêtre. Il s’assit à l’un des deux grands côtés de la table sur l’une des trois chaises. Une chaise était en face et une autre à sa droite qu’ils n’utilisaient jamais était rangée sous un petit côté. Chacun avait son côté et sur le petit côté personne ne s’asseyait, on déposait une veste sur le dossier on posait le journal et les courses devant, de sorte que personne ne pouvait s’y asseoir sans être gêné, et personne n’était gêné de ça ni d’autre chose car personne ne s’asseyait jamais là.

La femme entra et s’assit en face de lui. D’une main gauche reposant sur un coude posé sur la table elle reposa sa tête en tenant son menton et un peu sa joue les doigts légèrement repliés au-dessus de la pommette. Elle rongea son pouce droit un si court instant regardant étonné son ongle avant de poser inerte sa main sur la table les doigts dans une position intermédiaire ni ouverts ni fermés. Elle ne fit rien que regarder l’homme dans les yeux et voyant qu’il ne la voyait pas ou ne la regardait pas elle le regarda et lui il tenait la demi-baguette verticalement pour séparer le pain en enfonçant les pouces de bas en haut plusieurs fois en même temps de plus en plus haut il sépara les deux moitiés et les posa côte à côte et sortit du tiroir situé sous la table de son côté un couteau à bout rond aux dents émoussées. Il prit la moitié posée à sa gauche dans sa main gauche et de sa main droite il étala longuement le peu de beurre essayant de le répartir entièrement sur toute la surface de la moitié de sa demi-baguette. Il passa du temps à repasser souvent le couteau dans un sens et dans l’autre afin d’étaler les morceaux les moins étalés et passa où rien n’avait été étalé. Il posa le couteau et inspecta un court instant la surface brillante. Il mordit. Aucun ne parla jusqu’à ce qu’il termine et même là encore du temps passa, on avait presque oublié la moitié de demi baguette.

– Je vais aller chercher du beurre.

Leurs yeux se croisèrent. A l’autre déjà debout :

– Non, c’est bon, j’y vais si tu préfères.

– Non, c’est bon. Merci.

– Et… où vas-tu ?

– Je ne sais pas. On verra bien.

Tous deux étaient maintenant debout face à face les bras tombant de part et d’autre de leurs corps les yeux perdus dans le vague vers le bas vers le carrelage blanc régulier de dalles carrées posées en quinconce. Ils marchèrent jusqu’à la porte en quelques pas seulement, deux ou trois, côte à côté ils se regardèrent et derrière eux il n’y avait plus sur la table que le morceau de pain sans beurre et l’autre morceau entamé, avec le couteau et le beurrier vide et le dessous de plat gravé d’une feuille qu’elle avait toujours pensé être du charme.

– Prends-moi…

– Quoi ?

– Je ne sais pas… Prends-moi ce que tu veux. Un jus de fruit.

– Un jus de fruit. D’accord.

Ils sont maintenant dans le couloir. Un couloir de deux mètres de long et large comme la porte d’entrée, un couloir hall d’entrée éclairé seulement par la cuisine et le salon, et dans un mur sur toute la longueur un placard aux portes coulissantes dont l’une est un miroir et leur image à tous les deux est dans le miroir et comme ils sont dans le couloir pour prendre un manteau il faut faire coulisser une porte et leur image coulisse ou plutôt rétrécit de moins en moins large jusqu’à n’être plus qu’une fine bande, un trait, jusqu’à ce que leurs reflets à tous les deux disparaissent mangés par la porte opaque qui n’a pas bougée. C’est un manteau de laine au col large et montant.

– Pourquoi tu prends ce manteau ? Il ne fait pas encore si froid.

– J’ai entendu dire que l’hiver allait être froid.

Et puis, hésitant :

– Non mais c’est que je préfère juste le prendre maintenant.

– Et pourquoi pas tes gants ?

– Oui, pourquoi pas.

Les gants glissés dans la poche du manteau en laine le contact du cuir épais des gants est rassurant. Ils ne restent pas longtemps ainsi silencieux face à face mais ce temps dure et ils le sentent. Elle se met sur la pointe des pieds et il se courbe un peu et leur baiser dure aussi peu longtemps que leur au-revoir de l’un à l’autre est dit tout bas et en même temps. Un sourire apparu sur leurs bouches disparaît quand la porte s’ouvre puis se referme et dans la poche le cuir des gants est un contact agréable mais les clés de la maison ne sont pas dans ce manteau et dehors il ne fait pas encore vraiment froid.

02/2008

Mots-clés

corps   identité  
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