…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Le fil perdu

mise en ligne : dimanche 24 janvier 2010

« Le nom sur le bout de la langue, c’est la nostalgie de ce qu’elle n’étreint pas. Cette nostalgie est première parce que ce manque du langage chez les hommes est premier. »
Pascal Quignard, Le nom sur le bout de la langue, Folio.


S’il devait avoir le premier rôle, ce serait un objet magique. Un objet dont la beauté incontestable n’aurait d’égal que les réflexions sans fin qu’il susciterait, rien qu’au regard. Ce serait donc une œuvre d’art. Un objet dont chacun aurait l’usage quotidien le plus précieux, et dont l’utilité persisterait avec le temps. Ce serait donc le contraire d’une œuvre d’art.

Ce serait un objet simple, d’une seule pièce. Il serait moulé, sculpté, ou filé. Ou assemblé à partir de deux ou trois éléments, pas plus, vissés entre eux, ou collés, chevillés, cousus. Il serait facile à monter, facile à démonter, mais plus probablement indémontable et créé tel quel d’un bloc. Ce serait un objet que l’on pourrait prendre d’une seule main, léger, mais pas trop afin de ressentir son existence concrète, son poids en ce monde. Sa couleur serait douce, vivante, orange ou rose pastel par exemple, bleu, ou jaune. Une seule couleur suffirait, l’ombre et la lumière se chargeraient de créer les tons sur tons. Au toucher, l’objet ne prendrait pas notre chaleur, il ne serait donc pas en métal, plutôt en plastique, ou mieux : en bois. Ou recouvert de tissu soyeux. Ou recouvert de cuir. A peine frais au toucher, légèrement brillant, il refléterait ce qui, autour de lui, vit.

Ce serait un objet que l’on donne. Une main le tient, une main le tend, à une autre main, une main qui le prend. Il serait centre des attentions et des regards. Il serait l’objet transmis, désiré, espéré. L’objet d’une quête. Le fruit d’une vie. Ce qui reste après la mort.

Ce serait un objet sans poids, sans forme, sans couleur, sans matière, afin de mieux les revêtir tous. Ce serait un objet sans but, ni objet. Ce serait, peut être, le langage. Ce serait l’Abstraction. Ce serait ce texte vague et pourtant évocateur, qui ne parle que pour vous. Ce serait d’autres objets. Ce serait l’objet de votre désir, que vous cherchez partout, même à travers ces mots. Ce serait l’objet de mon désir, ce serait le fil de l’histoire que je cherche, page blanche à remplir.

*

Il y aurait une histoire, autour de cet objet. Ce serait l’histoire d’une recherche, l’histoire d’une recherche d’histoire. Ce serait l’histoire d’une dentellière ou d’une tisserande, en manque de fil, partie dans les montagnes chercher les moutons égarés. L’objet serait le fil de l’histoire qui manque. Elle partirait dans la montagne à pied, trop tard dans l’après-midi, à la recherche de trop de moutons à la fois, partis dans trop de directions à la fois, lui faisant perdre le nord.

*

Jeanne, la jeune dentellière, vêtue d’un chemisier jaune et d’une robe bleue, jette un châle blanc sur ses épaules, et court derrière sa maison, vers la montagne où elle entend les moutons. Elle les voit, ils marchent en tous sens. Les chiens ont disparu, elle ne les entend même pas aboyer, même pas au loin, rien ne résonne dans l’écho de la montagne que quelques bêlements et la respiration de Jeanne.

Un vieux berger dort contre une pierre, sa canne a roulé à quelques pas de lui, cheveux blancs, gilet de laine grise. Jeanne court vers lui. Le réveille.

– Vos moutons sont partis !

Le vieux la regarde, yeux plissés de sommeil.

– Ah bien, le temps de ma retraite est venu on dirait ! C’est ce qui m’a été prédit, il y a bien longtemps. Quand la dentellière sans fil fera fuir tes moutons, prend ta retraite et traverse la forêt du Sud. Oui... Il y a bien longtemps... Les moutons, je te les laisse, fais en bon usage. Sauras-tu en rattraper au moins un ?

– Mais je manque de fil, c’est tout ce qu’il me faut, du fil...

– Prends garde fileuse, si tu veux du fil... Maintenant que les moutons partent... Que le berger s’en va... Je reconnais la malédiction qui me fait partir, et te fais venir...

– Mais que voulez-vous dire ?

– Que tu vas mourir. Comme moi et ces moutons. Regarde, ils partent à la mort. Mais toi, ce sera bientôt, très bientôt. Tu mourras avant ton heure car la malédiction qui touche les moutons, c’est l’oracle qui dit que je pars aujourd’hui de cette terre désolée, et t’y fais arriver. La malédiction veut que le fil se perde.

– Pourquoi moi ? Je ne suis qu’une pauvre fileuse de laine...

– Peut-être retrouveras-tu un fil... Peut-être sauras-tu coudre, malgré tout, peut-être sans fil, un ouvrage beau, un lainage digne, qui te sauvera, qui te fera vivre. Mais si tu ne tisses rien, ne couds rien, si le fil continue de t’échapper, alors... Ta mort viendra…

La jeune femme regarde les montagnes et le ciel gris qui tombe dessus. Des moutons courent en tous sens, ou marchent, ou paissent. Elle regarde partir le vieillard, un vieux fou se dit-elle, et elle court vers un mouton, non loin d’elle. La lande est vaste, accidentée, vert clair ou jaune, des pierres, pas d’arbres, quelques buissons. Jeanne voit un autre mouton, tout près, qui se repose près d’un bouquet de fougères. Elle abandonne sa première proie et va vers lui. Et puis à mi-chemin voit un troisième mouton, plus près d’elle encore, à quelques pas. Le ciel déjà bas, s’assombrit encore, et semble bientôt toucher le sommet de la montagne. Le temps d’observer les nuages, le troisième mouton a disparu, et l’autre aussi. Jeanne voit d’autres animaux, mais loin, trop loin. Elle décide de rentrer chez elle.

Depuis ce jour, et pendant de très longues années, Jeanne ne put filer de laine, ni de dentelle. Plus aucun fil. Elle courtisa Lotar, le chasseur, afin qu’il la demande en mariage, dans l’espoir secret qu’il lui rapporte un jour du fil. La coutume de ce temps ancien, et de ce lieu lointain, voulait que ce fût l’homme qui demandât la femme en mariage. C’est pourquoi Jeanne fit tout afin que Lotar tombât amoureux d’elle : le croiser comme par hasard et lui sourire, lui dire « au-revoir » quand il partait à la chasse. Mais Lotar s’aperçut de la supercherie : un soir à la nuit tombée, alors qu’il l’espionnait, il entendit les prières de Jeanne. Il fut d’autant plus mécontent d’entendre la vérité, qu’il l’aimait. Aussi, il lui proposa un marché.

– Je te demanderai officiellement en mariage, à condition que tu me couses une écharpe. La plus belle des écharpes, de la plus chaude des laines, digne du plus fort des chasseurs, et de la meilleure fileuse.

– Mais je n’ai plus de fil ! Tous les moutons sont partis...

– Tu joues avec moi, mais maintenant bien que je suis amoureux, je t’en veux. Alors tricote et brode moi cette écharpe, ornemente la, et j’oublierai ton jeu, je te retrouverai tous les fils que tu souhaites, toutes les couleurs, pour la vie.

Jeanne rougit, de honte et d’amour pour les mots que Lotar venait de dire. Elle passa la journée suivante chez elle, à se demander que faire.

Pouvait-elle défaire un habit et en récupérer les fils ? C’est ce qu’elle fit. Elle prit quelques bouts de laine et de fils sur chacun de ses habits, afin que personne ne le devine en lui voyant toujours ses mêmes robes, ses mêmes corsages. Au marché, en fin de semaine, une main sous son panier, elle coupa discrètement tous les fils qui pendaient aux manches des marchands, des villageois. Laine, chanvre, jute, elle prenait tout. Elle recommença la semaine d’après, et la suivante. Au bout de deux mois, elle put faire une écharpe large de moins d’un centimètre, très fine. Elle soupira, larmes aux yeux.

– Il me faudra des années !

Elle soupira, souffla sa bougie, et se massa les paumes. Des fourmis lui courraient dans les doigts. Ses yeux se fatiguaient plus vite qu’à l’accoutumée.

– Et après ces années, que serais-je devenue ? Je mourrai comme l’a annoncé l’oracle !

Six mois passèrent. Les fils étaient pauvres, de mauvaise qualité, l’écharpe se défaisait. Comment continuer ainsi ? Lotar venait parfois lui rendre visite, lui demandait où elle en était. Il attendait son écharpe. Elle disait qu’elle n’avait pas de fil. Plus aucun mouton. Sa main malade.

Après une visite de Lotar, elle tourna en rond. Jeanne regarda ses mains. Elle ne pouvait plus les ouvrir en tendant les doigts. Ses mains vieillissaient, elle qui n’avait que vingt ans. Toute l’après-midi, elle marcha longtemps en bordure du village, ne sachant que faire, massant la paume de ses mains. Se souvenant, sans trop l’oser, du vieux berger, et de ce qu’elle appelait en elle-même : sa sentence. Au hasard de sa promenade, elle se trouva être à la lisière de la forêt du Sud. Elle vit un signe à ce que sa pensée lui avait dicté sans le lui dire. Le vieux berger ! Je dois y aller ! Elle courut à travers les orties, les sureaux, les noisetiers, et courut encore entre les arbres, et s’enfonça dans la forêt en ne pensant qu’au vieux berger qui saurait sans doute l’aider.

Le soir tomba, très noir. Aucune lueur d’aucune étoile ne passait par les feuillages. Jeanne courrait. Elle s’arrêta. Elle crut que son cœur allait rompre, elle respirait difficilement. Elle eut très peur. Elle se réfugia sous les racines monumentales d’un châtaignier millénaire. Une louve s’y reposait.

– Eh, qui me dérange ainsi ? dit une voix rêche et souple comme un tissu.

– Oh ! Excusez-moi !

Jeanne recula, et sursauta quand elle vit que c’était une louve à qui elle parlait. C’était une très vieille louve, au pelage blanc.

– Que cherches-tu, chère dame, dans cette forêt maudite ?

– Je ne savais pas qu’elle était maudite. Je cherche du fil.

– Du fil ?

La louve rit à gueule déployée.

– La dame dentellière qui cherche du fil dans la forêt hantée ! Ah ! Ah ! Tu ne sais pas que c’est en montagne qu’il faut trouver des moutons ?

– Mais les moutons ont tous disparu, je cherchais le vieux berger, qui n’est plus berger.

– Ah... Ce berger là... Non, tu ne le trouveras pas. Sais-tu comment trouver du fil quand tous les animaux à laine ont disparu ?

– Non, murmura Jeanne en jetant un œil distrait sur le pelage blanc de la vieille louve.

– Tu regardes mon pelage… Je suis une vieille louve que la beauté et la force ont quitté, mal coiffée, sans plus de goût pour lutter. Coiffe ma fourrure, rend la jeune, et je t’aiderai.

Jeanne trouva, sous les feuillages, des branches de ronciers. Elle les tint en bouquet pour en faire une brosse, et coiffa la louve, qui parut tout de suite très élégante.

– Ah ! Eh bien, je ne vois pas le résultat, mais je me sens mieux, j’ai l’impression d’avoir rajeuni. Merci dame dentellière. Demande à Kur, qu’il te donne du fil, le fil des moutons disparus...

– Oh ! Merci, mais où est-ce ?

Jeanne se demanda pourquoi la louve l’appelait une dame, alors qu’elle était si jeune. La louve se déplaça de quelques pas, révélant ainsi l’entrée d’une grotte, sous les racines énormes de l’arbre.

– Suis ce tunnel jusqu’à ce que l’obscurité soit plus noire que l’encre noire des lettres ténébreuses. Tu arriveras à un lac souterrain, où une corde flottera. Attrape la corde et laisse-toi guider. Adieu.

La louve, pourtant si âgée, mais belle comme une jeune louve combative, sauta sans effort sur les racines, puis disparut.

Jeanne pénétra dans le tunnel, tomba, glissa, fut emportée par la pente abrupte et crut mourir dans tout ce sombre. Sans rien voir tout au long de sa longue chute, elle ressentit la froide douceur de la neige, la pluie battante, des rires d’enfants, le vent du large. Elle tomba sur le sol. Le lac était tout aussi sombre, mais la grotte, pourtant, était suffisamment brillante pour que Jeanne puisse saisir la corde qui, immédiatement, l’entraîna sous l’eau. Jeanne garda les yeux ouverts et distingua des nymphes blanches, des méduses, des oiseaux à écailles, des lapins, des ours, et puis soudain des moutons, des milliers de moutons volant dans l’eau. Jeanne tomba lourdement sur un sol de lave noire, sans plus de corde en main.

Une voix l’enveloppa de sa chaleur :

– Qui es-tu ?

– Jeanne, la dentellière de Hauville.

– Que veux-tu ?

– Du fil ! De la laine de mouton finement filée !

– Toi, à ton âge, tu parviens encore à tricoter ?

Jeanne regarda ses mains, blanches, pliées. Qu’elle eut peine à les ouvrir !

La voix, qui était la voix du Roi de Tous les Morts, fit tomber sur le sol à côté de Jeanne, une bobine grande comme un mouton, de fil si fin et si doux que Jeanne n’en avait jamais vu, ni entendu parler, aux couleurs nombreuses, brillantes, qui illuminaient.

– Comment un fil peut-il être si beau, si fin, si coloré ?

– Il faudrait le demander à ces moutons.

Des moutons, des troupeaux entiers, marchaient dans l’air les yeux vides. Jeanne touche le fil de la bobine, tout en regardant les moutons qui, sans bruit, flottent tout autour d’elle, et remuent quand résonne la voix du Royaume des Morts :

– Adieu dentellière.

La corde que Jeanne avait tenue dans sa descente au fond du lac noir revint, comme de nulle part, et lui enserra la taille. Jeanne, prise au dépourvu, laissa tomber le fil qu’elle avait tiré, elle s’agrippa à la bobine de toutes ses pauvres forces. La corde l’emporta dans un autre lac, un autre tunnel, à travers des éclairs d’orage d’été, des feuilles fanées, des sanglots, des souffles de vent d’ouest, jusqu’à la racine de l’arbre sous lequel elle avait rencontré la vieille louve. La pleine lune s’était levée, et les arbres ne laissaient passer que quelques taches de lumière grise. La bobine tomba à côté d’elle, grosse comme un jeune mouton. Le fil défait courait et se perdait sous les feuillages.

Elle prit la bobine, devenue un peu moins lourde, sous son bras. Elle courut à travers la forêt, sauta par dessus une pierre et tomba, se blessa la jambe. Vieille femme malade, elle toussait. Elle contourna les souches, se heurta aux branches. Elle s’essouffla. Marcha. Mais elle avait du mal à tenir la bobine, qui pourtant s’amenuisait. Le fil se perdait derrière elle… Elle regarda ses mains. Elle voyait mal, ou ne les reconnaissait pas. Recroquevillées, tâchées, des griffes, presque. Un de ses cheveux tomba, il était blanc. La bobine ne pesait presque plus rien, et sa maison était encore loin. Si vieille…

– Je ne pourrais jamais…

Sa voix était rocailleuse, aiguë, elle ne la reconnut pas.

Elle sortit de la forêt. La lune éclairait le village. Elle arriva chez elle. Sur la bobine il ne restait presque plus de fil, mais toujours beaucoup plus que ce qu’elle avait vu ces derniers mois, et toujours aussi flamboyant. Elle se mit à la tâche, à la lueur d’une bougie, penchée sur son ouvrage, ses yeux voyaient à peine, elle ne pouvait faire confiance qu’à ses vieilles mains noueuses.

Le lendemain matin, Lotar frappa à la porte de la dentellière. Comme il n’entendit pas de réponse et que la porte était entrouverte, il entra. Il trouva une écharpe d’une laine fine comme il n’en avait jamais vu. Aux motifs colorés comme l’aube d’hiver dans les montagnes du Nord. Solide. D’une douce chaleur. Il vit une vieille femme aux longs cheveux blancs dormir à même le sol, ses mains pliées sur elles-mêmes comme deux coquilles. Il sortit.

– Jeanne !

Il était très tôt. Il entendit des moutons au loin, leur clochette, leur bêlement.

– Jeanne !

Rien. Il noua l’écharpe.

– Jeanne !

Elle sortit de chez elle, plus belle, la peau plus claire, les cheveux plus beaux que jamais, les yeux brillants tels que Lotar ne les avait jamais vus.

– Jeanne, cette écharpe est une merveille... Comment as-tu... C’est magnifique.

Jeanne observa le travail qu’elle avait dû –forcément, qui d’autre ? – faire. Elle ne sut que dire, les motifs étaient précis, les mailles étaient rigoureuses. Elle reconnut là sa façon de travailler, sans pourtant se souvenir de l’avoir accompli. Elle invita Lotar dans sa maison.

– Qui est cette vieille femme qui dort chez toi sur le sol ?

Il n’y avait plus personne sur le sol.

– Oh... elle est partie, une vagabonde qui a dû passer la nuit ici.

– Tu as vu, les moutons sont revenus.

– J’ai entendu ça, oui, cette nuit, je les ai entendus.

Jeanne reprend son travail. Au village, on cherche un jeune berger. Lotar part à la chasse et reviendra ce soir. Les moutons ont dû suivre le fil perdu par Jeanne, qu’elle avait détaché de la bobine.

Dans une semaine, on célèbre le mariage de la dentellière et du chasseur.

*

Comme un mot sur le bout de la langue qui nous manque, le fil d’une histoire qu’on cherche n’est jamais loin. Ce fil qui manque, c’est la page blanche, la mort, qui nous fait espérer ce fil. L’esprit blanc comme la page.

C’est hors d’elle et en elle, dans un recoin dangereux d’une forêt qu’elle connaissait sans y être jamais allé, que Jeanne trouve le fil.

C’est hors de la page, dans une promenade ou lors d’une conversation, au travail ou pendant une lecture que, d’une manière inattendue, d’une matière toute autre, comme d’un recoin inexploré de mon esprit, surgit un fil. Il sort de nulle part. Fortuitement dirait-on. Alors j’en profite, je le tire à moi, et c’est moi qui suis emmené par lui. Le fil me sort de ce tunnel sombre hors de la forêt.

Dans le néant routinier, souvent vide de sens, d’un labeur quotidien qui n’est fait que pour se nourrir, jaillit l’étincelle qui redonne vie, et nourrit.

Le fil perdu que l’on cherche, on le cherche obstinément. Parce que perdre le fil, c’est la perte totale du sens, c’est la mort. Comme le mot sur le bout de la langue, c’est l’effroi de perdre tout, c’est se rendre compte du néant d’où l’on vient et qui survient dès que l’on s’arrête de penser. « D’une part écrire avec ce mot qui se tient à jamais sur le bout de la langue, de l’autre avec l’ensemble du langage qui fuit sous les doigts. » Nous plongeons à nous perdre dans notre esprit à la recherche d’un fil, terrifié par ce néant si dense et parsemé d’indicible qui assaille et caresse, jusqu’à ce que surgisse une cohérence. Plongé dans un passé inconnu, profondément jusqu’à de trop anciennes origines sans langage, sans histoires, sans récit, nous vient sans qu’on l’attende, un fil. Incongru comme un nouveau-né contant d’une voix adulte. Comme le présent apparaît déplacé dans un passé où le silence résonne d’abandon et de mort, un récit au passé se présente en nous sous forme d’un fil dont nous ne voyons rien, puis un peu, puis plus, à mesure qu’on le déroule.

Une fois cette pensée effleurée, visitée, il y a le désir de langage, qui peut nous faire vivre.

C’est l’objet par excellence, c’est l’objet inaccessible, pourtant objet de toutes nos quêtes : c’est l’objet qui reste quand on perd le fil car il est le fil que l’on cherche.

Le récit est une page blanche qu’il faut remplir de force.

Quignard : « Les romans sont plus vrais que les discours. Un essai papote toujours un peu et fuit la nuit de son silence à toute allure dans le langage et dans la peur. C’est une souffrance qui peut plonger dans l’ébriété, qui peut plonger dans les œuvres. »

12/2005

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