…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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La source

mise en ligne : samedi 23 janvier 2010

Il fait chaud ici. Et c’est un peu sombre aussi. Allez, rapproche-toi, quand il fait sombre comme ça, je parle tout bas. Depuis que la source est tarie, je trouve qu’il fait chaud. Surtout ici, dans cette... C’est une sorte de grotte. Ça résonne un peu. Les murs sont secs. Rapproche-toi, écoute-moi. Tu vois là-bas ? La lumière passe par l’entrée, tout bas, comme moi qui te parle.

Alors, cette source est tarie ? On aurait envie de savoir comment c’est arrivé. Peut-être même pourquoi c’est arrivé. Je crois qu’un jour on a pu voir les rochers de la rivière d’une couleur différente, plus grise que d’habitude. La source était tarie. Le bruit de l’eau frappant les rochers s’était tut. La source de cette montagne verte et tendre. Et dans le village en contrebas, où l’eau puisée était celle de la source, on eut soif. On raconte qu’à la maison de thé, la marchande a pleuré des jours durant, ne pouvant plus infuser les feuilles de thé, ne pouvant plus servir à boire le soir.

C’est arrivé comme ça. Comment, pourquoi, c’est difficile à dire. Mais on peut se souvenir. Les vieux qui restent au village pourraient peut-être nous en dire plus. Peut-être savent-ils si elle peut jaillir à nouveau, un jour, pour redonner vie au village. Mais les vieux sont dos courbés, regard fatigué, silence. Il y avait un conteur, avant, qui venait au village, mais il est parti. Quand ?

Tiens, il y a du bruit à l’entrée de la grotte. Qu’est-ce que c’est ?... Ça ne doit pas être grand chose, je continue. C’est vrai qu’après ça, il n’y a plus eu de vie au village. La marchande de thé a pleuré longtemps. Elle avait l’habitude d’en servir chaque soir avec des noix, des pois marinés, des fruits secs ou confits. Du bon thé vert de toutes les grandes régions de thé. Du Oolong amer, du Longjing au goût de châtaigne, des pousses et bourgeons des montagnes du Sichuan, parfum de sable épicé. Elle en servait le soir aux paysans et aux mineurs, après leur rude journée. Le matin, elle allait à la source, en passant par le centre du village, avec quatre gros seaux portés par son âne. Arrivée sur la berge, elle s’agenouillait sur un rocher où la rivière éclaboussait, elle se penchait, se tenant d’une main à la roche, l’autre tenant le seau pour le mettre dans l’eau. La rivière lui mouillait le visage, la rafraîchissait, la faisait sourire. Après quatre allers-retours entre son âne et la rivière, elle rentrait en longeant les champs pour saluer les paysans. À la maison de thé, les soirs où le conteur parlait, elle servait beaucoup à boire. Le conteur vivait dans une maison de pierre noire, sur le flanc d’une colline éloignée du village. Il marchait une bonne partie de l’après-midi pour venir boire du thé et raconter les vieilles histoires de la région. L’histoire du chasseur qui tua un enfant par erreur et, pris de remords, s’exila dans le désert du Sud, là où aujourd’hui pousse une forêt de bonzaï, à laquelle sa mort a donné naissance. Il racontait aussi la légende de la Princesse Paysanne. La princesse Lajia avait fuit son royaume où l’on voulait la marier de force avec le roi d’un pays lointain, jadis ennemi, dans le but de sceller une alliance. Après avoir erré dix jours et dix nuits, la princesse se retrouva dans ce village, sans que personne ne sache rien de ses origines, car elle arriva nue. Elle fut recueillie par des paysans qui lui enseignèrent l’art de la taille des arbres fruitiers. Bien des années plus tard, des émissaires du Roi la retrouvèrent, et l’enlevèrent. Il ne leur fut pas difficile de la retrouver après toute ces années car, bien qu’habillée en paysanne, travaillant tous les jours aux champs, aux vergers, de longues heures sous le soleil, sa peau n’était pas rouge, ses mains n’étaient pas calleuses, son regard n’était pas fatigué, elle était de la même beauté, teinté d’à peine de tristesse. Ils l’enlevèrent donc, et quand ils furent sur le point de quitter les derniers champs appartenant au village des racines sortirent de terre pour s’enrouler autour des sabots des chevaux, les cavaliers furent étranglés par les branches, et la princesse paysanne tomba du cheval où elle était prisonnière, elle s’évanouit sur un lit de fleurs de prunier. C’était un sortilège du sorcier Uki ; il vint la réveiller et l’on raconte que depuis ce jour, ils vécurent ensemble au village, et moururent le même jour. C’était il y a bien longtemps, leurs enfants et les enfants de leurs enfants sont morts maintenant.

Encore ce bruit là-bas... Il y a quelqu’un ? Pas de réponse, je continue. On dit que personne ne sut jamais pourquoi la source s’arrêta de donner de l’eau. Un matin, la rivière était devenue une route de sable. Ce qui est étrange, c’est que ce même jour, alors que tout le monde discutait de la source à la maison de thé, le conteur n’est pas venu. Ni le jour d’après. Ni plus jamais ensuite. Certains disent que c’est son départ qui provoqua le tarissement. Il serait parti avec la source. Ou alors la source serait partie avec lui. Certaines coïncidences sont troublantes.

Ce bruit... Il y a quelqu’un, j’en suis sûr. Qui est là ?

C’est moi, je suis la jeune fille de la maison de thé... Je t’écoute depuis tout à l’heure... Et je pleure, ces histoires me touchent, racontes-en encore. Que pleures-tu marchande ? Pleures-tu la source disparue, tes revenus à sec, ou le conteur évaporé ? Je pleure, c’est tout ce que je sais, mais racontes-moi, s’il te plaît, racontes-moi ces histoires.

Très bien, comme tu veux. Je disais que le conteur s’était volatilisé. Dans la maison de thé le soir, plus aucun mot ne s’écoulait. C’est la veille de son départ qu’on l’entendit pour la dernière fois. Il raconta l’histoire d’une jeune femme qui pleurait la perte d’une source. Il racontait qu’un jour elle pleurait tant et tant qu’elle ne pouvait plus vivre au village une vie normale. Ses vêtements étaient toujours mouillés de larmes. Sur son visage troublé, plus personne ne distinguait ses traits, ni ses yeux. Quand elle dormait, son matelas était gorgé de larmes, elle pleurait jour et nuit et faillit plusieurs fois se noyer dans son sommeil. Elle décida alors de s’isoler dans une grotte, loin du village, où elle rencontra un conteur qui lui dit les histoires du temps jadis. À mesure qu’il racontait, sa voix se faisait plus douce, plus lente, moins sonore. Tandis qu’il parlait, elle pleurait bien sûr, et elle se rapprochait aussi, car elle voulait toujours savoir la suite, elle voulait toujours connaître une histoire nouvelle. Il raconta, il raconta, toute la nuit. Et elle fut rassasiée d’histoires. Le matin, le conteur se tut. La jeune femme s’était endormie dans ses bras, et il ne restait plus que deux minces filets de larmes qui glissaient sur ses joues. À leurs pieds, de l’eau, une immense flaque de larmes, qui allait jusqu’à l’entrée de la grotte. Au moment où elle se réveilla, ses derniers pleurs tombèrent pour aller rejoindre les autres pleurs de la nuit, et toutes ces larmes ruisselèrent hors de la grotte, jusqu’au lit de la rivière où elles remuèrent le sable sec, éclaboussèrent les rochers qui se mirent à briller de cette eau circulante et claire qui passait enfin sur eux dans un bruit de cascade.

Depuis ce jour, la rivière donne une eau limpide et légèrement salée. La jeune marchande de thé est revenue au village où elle peut à nouveau infuser du thé bien chaud. Elle a inventé un nouveau parfum : elle met dans l’eau bouillante d’une théière en verre un bouton séché de fleur de prunier, sous l’effet de la chaleur il s’épanouit doucement, s’ouvre dans l’eau et y répand son parfum blanc à peine sucré. Au restaurant, chaque soir, la voix du conteur résonne à nouveau. Demain, on célèbre leurs noces.

2007

Mots-clés

conte   eau   lire   écrire  

4 Messages de forum

  • La source 16 février 2011 09:48, par ana

    Grande beauté de ce conte, qui est étroitement liée à sa complexité...
    Mais quelle est la simplicité de cette fin ?

    • La source 16 février 2011 12:03, par JS

      L’impossible simplicité des contes… ?

  • La source et ce qui en coule 16 février 2011 10:36, par ana

    J’avais lu "avec quatre gros seaux portés par son âme"

  • La source 16 février 2011 11:56, par JS

    ce que tu avais lu est très beau...

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