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Agamben, Giorgio. La Communauté qui vient : théorie de la singularité quelconque.

mise en ligne : dimanche 31 mai 2015

Page 80

Lorsque, en novembre 1967, Guy Debord publia La société du spectacle, la transformation de la politique et de l’ensemble de la vie sociale en une fantasmagorie spectaculaire n’avait pas encore atteint cette forme extrême qui nous est devenue aujourd’hui parfaitement familière. D’autant plus remarquable est l’implacable lucidité de son diagnostic.
Le capitalisme en sa forme ultime — explique-t-il, radicalisant l’analyse marxienne du fétichisme de la marchandise, étrangement négligée ces années-là — se présente comme une immense accumulation de spectacles, où tout ce qui était immédiatement vécu s’est éloigné en une représentation. Le spectacle, toutefois, ne coïncide pas simplement avec la sphère des images ou avec ce que nous appelons aujourd’hui media : il constitue « un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images », l’expropriation et l’aliénation de la socialité humaine elle-même. Ou plutôt, selon une formule lapidaire : « Le spectacle est le capital parvenu à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. » Mais, dès lors, le spectacle n’est plus que la pure forme de la séparation : là où le monde réel s’est transformé en une image et où les images deviennent réelles, la puissance pratique de l’homme se détache d’elle-même et se présente comme un monde en soi. C’est dans la figure de ce monde séparé et organisé à travers les media, où les formes de l’État et de l’économie se compénètrent, que l’économie marchande accède à un statut de souveraineté absolue et irresponsable sur la vie sociale toute entière. Après avoir falsifié l’ensemble de la production, elle peut manipuler à présent la perception collective et s’emparer de la mémoire et de la communication sociale, pour les transformer en une unique marchandise spectacle, où tout peut-être remis en question, sauf le spectacle même qui, en soi, ne dit rien d’autre que : « Ce qui apparaît est bon, et ce qui est bon apparaît. »

 

Giorgio Agamben. La Communauté qui vient : théorie de la singularité quelconque. Traduit par Marilène Raiola. Le Seuil, 1990.

Mots-clés

Guy Debord   Giorgio Agamben  
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