…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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La voix de son Daesh

mise en ligne : mardi 14 juillet 2015

26 février 2015

Une vidéo s’est mise en route toute seule, c’est comme ça que fait Facebook, je ne voulais pas voir, j’avais déjà vu les photos floues et lu les titres, j’étais déjà suffisamment mal à l’aise comme ça. Vidéo plus répandue que les précédentes qui concernaient des vies, sans doute parce qu’il est universellement reconnu qu’il est supportable de voir détruire une sculpture, plus que de voir décapiter un homme. Les statues s’effondrent comme des moulures de plâtre, depuis deux à trois mille ans solides, témoins, un coup de masse et c’est poussière. Je n’ai jamais regardé les vidéos des meurtres, j’ai vu, malgré moi parce que ça passe dans le flux, j’ai vu les photos arrêtées, floues, et prises avant. Et paradoxalement, je me suis senti plus mal à l’aise, cela m’a été plus insupportable de savoir cet art antique détruit que de savoir un, vingt même deux mille êtres humains tués. Et ce sentiment, en moi, insupportable, aussitôt découvert, de pouvoir supporter ceci et pas cela. Ce sentiment imposé par les faits, comme au moment des assassinats début janvier, être obligé de penser, de dire certains mots, ne serait-ce que pour décrire les faits. Que ces tueurs mettent leurs mots dans ma bouche, voilà qui m’est insupportable. Et bien sûr cela n’est encore rien, ils ne m’obligent pas à les tuer, comme René Char l’a écrit, quand il fut obligé de tuer les fascistes, et c’était pour cela qu’il leur en voulait le plus : qu’ils l’aient poussé à les tuer, sans autre choix. Et là je découvre quelque chose, de difficile, un sentiment inconnu, extrêmement négatif, qui est que je suis plus remué par la destruction d’idôles millénaires que par le meurtre. Comment expliquer cela ? Comme si je comprenais tuer : tuer son ennemi, tuer celui qui empêche, tuer surtout ici qui paraît différent, qui ne pense pas pareil, tuer pour la gloire même, lutte de pouvoir, domination extrêmement humaine, voilà où en est le monde, l’acte de tuer y est profondément humain, barbare, mais humain, comme la guerre, lisible. Or, brûler des livres, des instruments de musiques, des statues ? Voilà quelque chose qu’il m’est strictement impossible de comprendre, voilà qui est inhumain, brûler des livres, voilà qui est précisément et littéralement illisible, pour moi, même s’il m’a fallu des jours pour me remettre en tête, dans un second temps, quelques bases du totalitarisme : n’est total et n’existe que le présent pouvoir, toute idée de passé et de futur doit être abolie, parce que c’est un pouvoir qui veut aussi dominer le temps, arrêter l’Histoire dans les deux sens. Cette seconde pensée, venue ensuite, qui me rend lisible le totalitarisme, est tout autant insupportable, comme si l’expliquer le rendait acceptable. Non, bien sûr que non, ce qui est lisible peut être, doit être, ici, placé dans ce qu’il faut refuser ; comment le dire autrement ? Et dès lors comment agir ? Revoilà les mots ennemis dans nos bouches, le désir de guerre, de meurtre disons, reprend.

Un peu plus tard, cela est publié, il s’agissait bien souvent de plâtre ; mais pas toujours. Et ces ralentis, ces cadrages, cette fiction trop réelle…

Je me dis aussi, j’espère, puisque je ne peux rien faire, ou plus précisément puisque je ne fais rien, que je reste les bras ballants parce que ceux qui font sont aussi mes ennemis et formulent des lois iniques servant avant tout leur intérêt, et puis que ferait-on ? ; j’espère, donc, que c’est bientôt la fin, pour eux parce qu’ils auraient vendu certaines œuvres pillées dans les musées pour se refinancer. Je les imagine aux abois, détruisant des objets parce qu’ils n’ont plus de têtes à couper, ils ne peuvent plus tuer, ils détruisent, ils vendent rapidement ce qu’ils pillent, ils vivent au jour le jour, comme en cavale, running on empty, peut-être.

28 juin

J’écrivais il y a quatre mois : parce qu’ils n’ont plus de têtes à couper, et il y a deux jours, nous avons failli croire qu’il en restait au moins une en France — là-bas, en fait, il reste toujours à tuer et détruire, ça n’arrête pas, mais l’histoire paraît moins suivie. Que sait-on vraiment de ce qui s’est passé en Isère, je veux dire dans la tête du meurtrier ? Et quel rapport avec une soi-disant loi contre le terrorisme ?

Dans cette guerre sans frontière ni territoire, la frontière entre l’acte revendiqué, commandité, organisé, et l’acte isolé, similaire, et aussi avec l’acte complètement détaché, est rendue floue par certaines voix, médias dans leur majorité qui, libéraux, veulent, aussi bien que leur homologues politiques, effacer les frontières, celles de la circulation des marchandises et des capitaux, mais pas celles des personnes. Il y a des frontières nettes entre intérêts dominants et dominés. Comment abolir certaines lignes et pas d’autres ?

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