…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Traduire ou écrire il faut (pas) choisir

mise en ligne : lundi 7 décembre 2015

24 septembre 2015

Il y a d’abord ce vieux rêve de connaître toutes les langues, au minimum les comprendre, savoir les lire. Ce vieux rêve est un rêve d’écriture, celui de savoir traduire. C’est ensuite un rêve paradoxal qui vient : traduire sans connaître la langue source. Après tout, puisque je ne suis pas capable de traduire l’anglais bien que je le parle et le comprenne, parce qu’il me manque les subtilités d’une pratique quotidienne et complètement bilingue, pourquoi ne pas mettre ma connaissance de cette langue au niveau d’incompétence que j’ai de toutes les autres langues inconnues ? Ou le contraire. Ce que je veux dire, c’est que paradoxalement, m’imaginer traduire une langue complètement inconnue m’a toujours semblé moins faux que d’essayer de traduire de l’anglais. Je n’avais jamais interrogé ce paradoxe jusqu’à ce que je découvre sur Facebook les traductions de plusieurs poètes Chinois par André Markowicz, et surtout leur publication, ce qui rend soudain légitime ce paradoxe, puisqu’il nous dit ne pas parler chinois, ni le lire. Il y a bien sûr du travail, de recherche, d’autres traductions, du travail de lecture avant celui d’écriture de la traduction, une connaissance préalable de la poésie chinoise, et puis comme il s’agit de ce traducteur là, en particulier [1], voilà qui rend légitime ce paradoxe. Disant cela, aussitôt je me souviens de la nouvelle traduction de la Bible chez P.O.L. dans les années 90, dirigée par Frédéric Boyer, avec plusieurs auteurs qui expliquaient leur travail à partir des sources en langue inconnue, et des listes de sens fournies par des "vrais" traducteurs (les exégètes, qui donnent des fiches de mot à mot) [2] ; tout cela surprenant, invraisemblable, et tellement évident. Aujourd’hui, j’en suis au point où je comprends que traduire c’est écrire autre chose, et que le texte source est une base de travail comme une autre (souvenir, livre lu, photographie…). Il s’agit de réécrire autrement, une contrainte oulipienne en somme, avec un dosage à régler qui permet d’être proche ou lointain du sens de départ — mais cela aussi est bien subjectif, comme l’adaptation fidèle ou non d’un livre au cinéma : il s’agit de deux objets différents, l’un d’écriture, l’autre de film, qui ne peuvent en aucun cas être comparés. Contrainte qui peut libérer l’écriture, en tout cas pour moi qui ne peux pas traduire plus de deux pages d’anglais sans conclure que j’en suis incapable, que tous ces mots que je ne connais pas précisément, il m’en faut une connaissance immergé dans la langue, qu’il aurait fallut que je naisse anglais et je n’en fini pas de trouver des excuses, en somme. Guillaume Vissac et son Ulysse, autre exemple de liberté, car il s’éloigne de plusieurs manières : géolocalisation, vidéos Youtube, notes de bas de page qui font véritablement partie du texte, mots-clés permettant de suivre un personnage, toute une navigation qui change la lecture du texte, et une traduction libre, versionnée et personnelle…

Connaître ou ne pas connaître la langue, that is not the question, parce qu’elle se pose et ne se pose pas, de la même manière, dans la langue maternelle, bref c’est écrire, qu’il faut. Je ne connais pas la langue, ça me fait le même effet que lorsque j’écris tout-court, en français, je peine, cherche un mot, le remplace, recommence la phrase, essaie de traduire quelque chose de ma tête en mots sur l’écran, c’est exactement le même procédé. Traduire une émotion, traduire un souvenir, traduire un paysage, etc. Ce vieux rêve, je l’ai compris tardivement, est l’essence même de la traduction et de l’écriture, s’approprier suffisamment le texte ou le matériau pour l’écrire dans notre langue comme si c’était notre texte, et tant pis pour les trahisons, allons-y, il y en aura, il y en a déjà du français au français, c’est le même travail sur nos textes il me semble ; alors adapter plutôt que traduire — et écrire —, pourquoi pas.

De fait je ne sais pas ce qu’a écrit André Markowicz dans Ombres de Chines, chez inculte, traduction, adaptation, création ? — un moment j’ai même cru qu’il inventait tout ça : les poètes chinois oubliés, les manuscrits perdus pendant mille ans et retrouvés par hasard en 1895 par un explorateur anglais — en tout cas il a écrit. Lors de la soirée chez Charybde, très amusant ce moment où il met en valeur la modernité d’un auteur chinois du VIe siécle et celle de la langue de ce poème incroyable… après nous avoir lu un extrait : le texte que nous venons d’entendre date de 2015 ! Et c’est André Markowicz qui l’a écrit en français. La préface d’Ombres de Chine nous éclaire sur ce point.

Ceci m’amène à ma récente lubie d’adapter de l’arabe un poète irakien découvert par Julien D’Abrigeon et Tapin², كاظم خنجر (Kadhem Khanjar), d’un groupe de plusieurs poètes-performers d’une "milice poétique". Avant d’en dire plus, ma démarche est complètement différente, elle est simplement libérée par cette idée de traduire une langue qu’on ne connaît pas, que c’est possible — j’ai d’ailleurs commis une tentative de traduire un poème de Li Shangyin en respectant le rythme de mono-syllabes, 7 dans chacun des 8 vers, ôtant beaucoup de sens au poème, par rapport aux traductions sérieuses existantes, mais peut-être en ajoutant d’autres sens, ou en obscurcissant un peu, me rapprochant par là du chinois ? c’était surtout pour m’amuser à conserver les monosyllabes — et c’est à cause de cette brume, ces ombres, que suggèrent les textes chinois, et aussi de l’impossibilité de traduire le rythme systématiquement (mon exercice réduit trop l’original et ce procédé ne tiendrait pas la route sur plus d’un poème, et ne vaut que pour le clin d’œil et je n’en écrirai pas d’autres), que Markowicz s’autorise ce pas — dans mon cas c’est différent, il s’agit de parler du flux , de comment le poème arrive à moi, en 2015, à travers les réseaux, et de comment je peux le comprendre, sans qu’aucun traducteur n’ait eu le temps de traduire les œuvres de Kadhem Khanjar. Écrire ces adaptation est une manière de rendre compte d’un processus. Une fois le poème "reçu", via Facebook donc, comment lire, immédiatement, ce poète non-traduit ? Avant qu’il ne saute sur une mine ? oui, tout d’abord, je suis marqué par les vidéos des performances dans des champs de mines ou des carcasses de voitures, ensuite sur Facebook je découvre l’un d’eux au hasard, peut-être celui mis en avant par Tapin², je ne sais plus, et ses poèmes écrits en statut. Or Facebook (via Bing de Microsoft je crois) propose une traduction. Très fantaisiste, incompréhensible, poétique à sa manière d’automate surréaliste, elle me transmet quelque chose. Je colle le texte source dans Google Translate pour avoir la version en anglais du concurrent. Résultat un peu meilleur, en tout cas plus fluide, lisible, mais sans savoir le lien avec la source, en tout cas Google écrit un meilleur français que Facebook. C’est comme ça que les poèmes de Kadhem Khanjar me parviennent : d’Irak, à travers les réseaux sociaux et les moteurs de traduction, je reçois quelque chose, d’homme via machine. Ce que je décide alors, c’est de restituer ce que je reçois, je le réécris et en fait un poème à ma façon, je ne prétends pas traduire, simplement je restitue ce que l’écran m’a donné à lire.

Et puis comme toujours quand je me lance dans ce genre d’idée, jusqu’où irai-je ? Dix poèmes ? Vingt ? Ma devise : on va pas en écrire 150 pages non plus.

*

7 décembre 2015

Mon adaptation monosyllabique du poème de Li Shangyin, habituellement connu sous le titre La cithare de brocart, ici : Le rêve aux cinquante cordes.

Quelques tentatives dans le journal du son, avec une autre explication du procédé, autre et identique.

Deux autres poèmes :

[1] Car c’est André Markowicz, tout de même, oui, c’est le type qui a traduit Eugène Onéguine, de Pouchkine, en octosyllabes et plus de vingt ans

[2] Entretien sur Vacarme. Incipit.

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