…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Histoire du représentant

mise en ligne : samedi 30 janvier 2010

le langage est fondé
sur ce qui se passe
entre les mots
si cet entre-mots
tombe
alors
désastre
– Leslie Kaplan,
Les mots.

Que deviennent les gestes qu’on ne fait pas ?
– Lola Lafon,
De ça je me console

 

J’écris dans un bar du huitième arrondissement de Paris, depuis ma place, où je bois un café, je peux voir et entendre, à quelques tables de moi, un représentant en savonnettes, gels-douche, sels de bain et shampooings pour hôtels. En fait je suis obligé de l’entendre, sa voix porte bien, il ne parle pas trop fort, je vois, j’entends, et j’écoute.

Le représentant a la quarantaine, comme son client à qui il récite, avec une conviction qui le dispute à l’érudition, son sujet de parfums, de gammes, d’essences, de couleurs. Je suis presque face au vendeur et peux observer son costume impeccable, comme neuf, gris, chemise blanche quadrillée de bleu, cravate jaune, sa coupe de cheveux en brosse, mais une brosse non exagérée, presque pas une brosse. Rien à redire si l’on veut. Il a un visage franc, dans le regard, une symétrie, quelque chose qui force la sympathie. Il n’est pas clinquant, pas exagérément souriant, il sourit souvent et naturellement, peu et sans forcer. Voilà, c’est ça : il ne force rien. Il incarne son métier de vendeur, et en retour son métier l’incarne ; je ne sais pas si on peut dire ça mais c’est ce que je ressens et ne trouve pas une autre façon de le dire. En d’autres termes, lui acheter des articles de bain paraît être une bonne chose, une garantie de passer un moment agréable, de savoir que l’on ne perd pas son temps. Il est convaincant, je le vois, je l’entends, je le comprends. Ses produits sont bios, éthiques, recyclables, ils sentent bons, les couleurs sont naturelles. Le client hoche la tête, prend des notes car il y a des noms, des pourcentages. J’entends presque tout de l’argumentaire, mais ne retient pas forcément l’essentiel, d’ailleurs faut-il retenir l’essentiel dans ce cas là ? Il suffit de se laisser porter, d’ouvrir un échantillon de sels de bains, de le respirer. Il y a des « au bas mot », des « c’est vous dire », des « c’est un bon produit », des « c’est pas par plaisir mais », des « la législation est très claire », des « sur cette gamme de produits on retrouve », des « les femmes adorent ça », et pendant qu’il dit tout ça, je vois ses yeux, au vendeur, je vois bien son regard, je ne vois pas le regard de l’autre, le client, qui est de trois-quarts dos, mais je sais, à la manière dont il relève la tête et la maintient, quand leurs regards se croisent. Le client prend des notes, respire un échantillon, soupèse un flacon, lit une brochure que l’autre feuillette à sa place en la tenant à l’envers pour lui indiquer d’un majeur tendu ce qu’il convient de retenir page après page (j’aurais cru l’index mieux indiqué, plus poli, mais sans doute cela est-il pensé aussi, sur la longueur de ce doigt qui ouvre peut-être plus la lecture ; à moins qu’inconsciemment…) ; et dans ce cas là, quand les regards ne se soutiennent pas l’un l’autre, dans le regard du vendeur je lis la fatigue, mais pas la fatigue du jour, non, pas seulement, je ressens sa fatigue comme étant plus profonde, plus ancienne, je la vois dans ses pattes d’oies, dans les rides de son front, dans le port de ses épaules, tout un ensemble de faible amoindrissement, qui se lit aussi dans la tête qui tourne assez régulièrement vers la vitrine du bar, vers dehors, ou vers une femme que je ne vois pas mais vers qui moi non plus je ne pourrais m’empêcher de me tourner. Leur dialogue se poursuit, le client pose des questions car c’est son rôle de poser des questions et le vendeur y répond car c’est son rôle d’avoir réponse à tout. Au bout d’un moment le client, poliment, rappelle l’heure car il sait que le vendeur a un train à prendre Gare du Nord mais l’autre, professionnellement, a encore bien le temps de parler de cette gamme ci.

Cette fatigue dans les yeux qui soutiennent avec peine le regard de son client et préfèrent retomber sur les échantillons (et d’ailleurs le regard du client est le même, il retombe aussi régulièrement sur les échantillons, les brochures, les chiffres, j’ai déjà dit qu’il a le même âge, il a aussi le même costume si neuf, pas le même vraiment, mais la même qualité de brillant, de gris, la même coupe de cheveux rase et polie, la même obligation d’être là pour acheter, pour tenir son rôle de commercial achat, pour parler avec assurance de ce qu’il sait des produits de bain, des besoins de son hôtel, sans doute un hôtel luxueux du quartier, quatre étoiles) je la connais, je la reconnais, ce n’est pas la fatigue du jour présent, pas celle de la fin de journée, dix-huit heures passées, pas non plus celle de la fin de journée à venir avec le train encore après, Gare du Nord, notre fournisseur habite la banlieue, lointaine, peut-être même la Picardie, Chantilly, Creil, ou même plus loin encore, Beauvais, Compiègne ou Amiens, et il ne sera chez lui qu’à vingt heures, non, cette fatigue est celle des jours passés, de tous les jours passés et de ceux à venir, tous ceux à venir, tous les jours à passer dans un costume irréprochable à tenir un discours précis en vue de vendre des savonnettes, des tubes de gel bain- douche et de shampooing, des sels de bains, des parfums d’ambiance pour salles de bains. Un discours toujours le même, avec les infimes variations saisonnières de gammes, de collections, de réglementations, de tarifs, de promotions, variations qui bien sûr n’entament pas le refrain de fond, cet éternel « donnez-moi de l’argent, je ne fais que mon métier, donnez-moi de l’argent, aidez moi à atteindre mes objectifs, vous aurez des produits, signons un contrat, faisons notre travail qui nous permet de vivre, manger, dormir sous un toit, être propre et s’habiller décemment, j’ai une famille, donnez-moi de l’argent, laissez-moi vivre ».

Et je ne vois pas le visage du client, mais cet acheteur aussi a une vie de famille, un métier, des objectifs, lui aussi a sa ritournelle vitale « prenez mon argent, vendez-moi vos produits, aidez moi à atteindre mes objectifs… »

Et donc l’heure tourne, la vente suit son chemin, les grilles tarifaires se dévoilent un peu plus, la feuille A4 d’un devis est remplie au stylo bic, les gestes du vendeur ne sont pas plus empressés ni plus démonstratifs, son ton reste égal, pas de joie excessive ni même modérée, il s’agit simplement de la suite attendue de la négociation, ses gestes sont ce qu’ils doivent être, sans plus. Et ils seront aussi ce qu’ils doivent être au moment de régler l’addition car c’est bien entendu le rôle du fournisseur, et à partir de là je perds de vue le représentant et son client, sur la table restent les deux théières et les deux tasses, et les sachets de thés qui ont commencé à sécher, et à la table à-côté de celle-ci devenue vide je ne peux qu’entendre cette femme raconter à son amie l’histoire d’une collègue, retour de congé maternité, nouvelle direction suite à une fusion, ou une acquisition, peut-être les deux, nouveaux services, nouvelle organisation, nouveaux chefs, anciens collègues déjà plus tous là et à elle le nouveau patron, dans le bureau de l’ancien, entre quatre-yeux, lui dit « maintenant que votre congé maternité est terminé, je peux enfin vous virer… Sauf si vous avez un autre nom à me donner à la place du votre ? » ; qu’elle n’avait pas, cet autre nom, et le soir, chez elle, licenciée, elle ne pleura pas, elle vomit.

Dehors, les gestes du représentant seront ceux de la poignée de main, du regard d’au-revoir avec le hochement de tête juste ce qu’il faut, et puis monter dans le bus pour la gare du Nord. Le ticket à valider, trouver une place assise ou rester debout, et puis descendre à la gare. Là, le regard levé vers le panneau d’affichage des départs, ses gestes seront ceux qu’il faut faire en telles circonstances, composter, trottiner vers le quai pour être sûr d’avoir une place assise dans le wagon le plus proche de l’escalier de sortie à sa gare d’arrivée, tous les gestes à venir seront ce qu’ils doivent être, dans le train et en sortant, dans la gare jusqu’au parking de la gare où sans doute sa voiture est garée, les gestes qu’il faut faire au volant, dans la voiture sur le trajet jusqu’au foyer, quelques gestes encore auprès de ses deux enfants, dix et quinze ans, et de sa femme, dont le regard partage la même fatigue des jours. Les gestes qui conviennent, les gestes convenables, ceux de tous les jours, ceux d’avant et ceux à venir. Ces gestes, tous ces jours, tous ces gestes faits et tous ceux à faire, et tous ceux, gestes qu’on ne fait pas.

Mots-clés

ville   liberté  

2 Messages de forum

  • Histoire du représentant 30 janvier 2010 15:44, par JS

    à propos de ce texte, voir cette note dans le Journal Ecrit.

  • Histoire du représentant 30 janvier 2010 15:50, par brigetoun

    tout ce qu’ils savent, sans doute, mais ne doivent surtout pas penser pour que cela n’existe pas vraiment, pour pouvoir continuer ce tellement normal

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