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La voix du prof de philo

mise en ligne : vendredi 15 janvier 2016

14 janvier 2016

Dans Les nouveaux chemins de la connaissance [1] du 12 janvier (sur un texte de Bergson [2]), après un extrait du film 1984 de Michael Radford, (et avant cela, de Farenheit 451 par François Truffaut) une scène dans laquelle les personnages s’enthousiasment de retirer au dictionnaire les mots qui donnent les nuances au langage afin de le rendre plus efficace, et juste après une lecture par André Breton d’un poème de Rimbaud, Bonne pensée du matin, le professeur imagine un esprit totalitaire qui n’entendrait pas le poème de Rimbaud, le trouverait vide et sans dimension sociale ni politique et serait pour lui de fait inutile, "ça ne concerne pas l’État donc ça n’est rien". Le prof de philo parle ensuite de toute la vie qu’il y a dans ces quelques vers, leur simplicité, l’aube, cette évocation du monde ressenti, de ces moments matinaux, "le monde est convoqué, est éprouvé", il insiste sur des "choses très simples", y revient comme s’il tournait autour, hésitant à les évoquer après la lecture, "les travailleurs du matin", il dit que dans ces choses "tout est d’une très grande simplicité et se résorbe dans le bain, dans la mer"
et c’est là
que la voix du prof de philo tremble et s’éteint.
"Dans le bain, dans la mer".

Il essaie de se reprendre en disant que "c’est juste sublime", puis hésite encore, "c’est la vie des mots", et puis reprend enfin consistance et sort de cette intériorité, intériorité qu’il souligne d’ailleurs exister dans le poème, et précisément il y a la force de cette évocation qui se transmet à nous par la langue poétique.

C’est l’émotion, encore une fois, plus loin dans ce moment de l’émission, car avant de redonner la parole à Géraldine Mosna-Savoye, il reprend — le bain dans la mer — et sa voix tremble encore, peut-être un souvenir identique ou proche lui revient, souvenir de quelque chose de perdu qui revient pourtant, convoqué par ces vers. Cette émotion qui lui éteint la voix — surtout après les extraits de fictions où l’on assiste à la disparition du langage, et ce qu’il tente d’expliquer, c’est ce que ce passage sous-tend, cette importance du langage et le lien fait dans l’émission avec la politique — vient aussi de plus proche de nous, de cette évidence brutale, de cette réalité tellement proche et sensible qu’on ne la voit plus, qu’on ne l’entend plus, qu’on ne croit pas que ce soit possible, notre monde marchand et politique où la langue perd chaque jour des mots, du sens, des nuances, de la vie ; nous sommes dans cet extrait du film, nous sommes impuissants à dire et tout s’effondre autour de nous et il n’y a rien à faire, comme Winston, que d’assister au désastre.

Et la voix du prof de philo, tandis que cela lui tombe dessus (le poème de Rimbaud comme les images finales de la nature d’autrefois dans Soleil Vert), ne peut plus dire. Comme une illustration de la dernière phrase du texte : la pensée demeure incommensurable avec le langage.

 

(Le monde, qui est dedans, est aussi encore dehors.)

Le professeur s’appelle Brice Faucon, du lycée Pasteur d’Avignon. L’émission est ici avec le texte et son explication à lire et à écouter.

[1] C’est à la radio, semaine consacrée aux révisions du bac, l’émission s’invite dans un lycée, avec un sujet, et un prof chaque jour nous parle de ce sujet.

[2] « Le moi touche au monde extérieur par sa surface ; et comme cette surface conserve l’empreinte des choses, il associera par contiguïté des termes qu’il aura perçus juxtaposés : c’est à des liaisons de ce genre, liaisons de sensations tout à fait simples et pour ainsi dire impersonnelles, que la théorie associationniste convient. Mais à mesure que l’on creuse au-dessous de cette surface, à mesure que le moi redevient lui-même, à mesure aussi ses états de conscience cessent de se juxtaposer pour se pénétrer, se fondre ensemble, et se teindre chacun de la coloration de tous les autres. Ainsi chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. »
Henri Bergson Essai sur les données immédiates de la conscience, 1888, Chapitre 3, In : Oeuvres, PUF, 1991, pp 108-109

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