…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Mon racisme

mise en ligne : vendredi 25 mars 2016

22 mars 2016

Je ne peux pas empêcher certaines pensées de venir, je ne peux que les chasser, cela reste à l’intérieur du crâne, mais d’un certaine manière c’est trop tard : cela est venu.

Virus H5N1 et tout visage asiatique me semble revenir d’un séjour en contact avec des pigeons chinois, je me sens mal à l’aise dans le métro, ai envie de changer de place, tente de me raisonner. Ebola et tous les Noirs y passent, dans ma tête ils sont tous porteurs, tout Noir est une possibilité d’Africain, soudain plus de pays là-bas, j’ai peur de la contagion, je ne bouge pas. Je ne dis rien évidemment mais la pensée est là, d’où est-elle venue ? Attentats et tout jeune, peau hâlée, cheveux courts, qui entre dans la rame et déjà le mot « arabe » vient, celui-là je regarde son anorak : porte-t-il une ceinture d’explosifs ? Toutes ces pensées arrivent et me surprennent. Politiquement, publiquement, ce n’est pas moi. Mais dans ma tête, d’où est-ce que ça vient ? Comment cela s’est-il inscrit ? Pourquoi est-ce que ça surgit, comme programmé, pourquoi telle situation ou image amène telle pensée ? Je mange un morceau de chocolat, tapant dans la réserve sans le dire à personne, la pensée me vient que je mange « en juif ». De manière moins honteuse, mais le système est le même finalement, quand je passe sur la ligne 2 du métro parisien à la station Anvers, mon cerveau ajoute systématiquement : « et contre tout. » Je lutte depuis quelques mois pour le remplacer, cette fois volontairement par « et pas en prose ». Assez vainement, je dois dire.

Ces deux derniers exemples montrent que cela vient du langage. Cette expression antisémite m’a été transmise, placée dans ma tête par la langue française et quelques-uns de ses locuteurs que ça faisait rire. Je me souviens au lycée, à la fac, de blagues sur les Juifs, les Noirs, les Arabes, les Belges etc. Premier degré ? Second degré ? Pas évident à dire… Les blagues étaient détachées de toute action politique il me semble — bien sûr j’ignore quel bulletin ils glissaient dans l’urne, nous n’en parlions pas, mais à la réflexion pour certains il s’agissait d’une ironie qui déguisait un véritable racisme non revendiqué. Et tout cela, entendu malgré moi, répété, s’est installé et peut resurgir à n’importe quel moment y faisant écho. 

À considérer ces pensées involontaires, il n’est pas possible de dire « je pense ». Non, quelque chose pense en moi, qui ne vient pas de moi mais d’autour de moi, de mon environnement. Quelque chose qui a été longuement imprimé, des choses entendues, réentendues, tout ce qui se dit dans la société, et vient par la télévision, les journaux, l’entourage : une pensée non personnelle, une pensée sociale. Spinoza décrit cela, contre Descartes et son « je pense, donc je suis ». Pour lui non, c’est autre chose qui pense à travers moi, qu’il l’appelle Dieu, ou la Nature, ou qu’on l’appelle la Société, la Culture, l’Environnement socio-culturel, la Langue ; c’est-à-dire tout ce qui m’entoure et dont le discours pénètre en moi jusqu’à se stocker, contre mon gré, dans ma base de données intérieure. 

Disons également qu’il est très facile de se laisser aller à ces pensées, c’est une pente glissante qui emporte facilement. Déjà, les penser à fond est facile, c’est se projeter un film d’horreur ou un porno, ça ne regarde que nous, perversion privée, imagination après tout, incitée par les rires moqueurs et une connivence en cours d’apprentissage, que le fait de reproduire transforme en satisfaction, celle de la compréhension, de l’appartenance à un groupe [1], quelque chose un peu trouble de cette sorte. Ensuite, les dire est tout aussi facile. C’est le défaut de la langue, impossible de se taire, sinon l’on croit mourir, il faut parler, parler, se faire écouter, reconnaître. Cela peut-être pris pour du second degré, et il devient difficile de déterminer si celui-ci est voulu ou non, fruit précisément de ces pensées involontaires que le locuteur laisse couler par sa bouche sans plus y penser, ou fruit d’une réelle volonté de nuire ? Un premier degré dont il serait difficile de dire, même pour celui qui parle, s’il est avec ou sans conviction ; mais pourquoi laisser faire ? Pourquoi laisser dire par sa bouche ? Comme s’il était tellement plus facile d’haïr, comme d’aimer — penser est plus rare.

Pour illustrer ce laisser-faire, à la fac, encore, j’étais parmi un groupe de clichés d’informaticiens timides, et dans le hall nous reluquions ostensiblement les filles, sans gêne, commentaires à voix haute, le malaise était palpable et faisait partie de notre jeu, et c’était tellement naturel et facile. Beaucoup plus dur de s’abstenir, de ne pas se vautrer, d’être digne, trop d’efforts qui ne rapportent bien souvent d’ailleurs aucune satisfaction, le monde semble être fait pour récompenser les méchants : ces pensées dans la tête qui se satisfont du pire, parce que ça correspond avec cette vieille langue, ça colle, ça marche, ça fait du bien que ça marche. Le Bien, comme Hannah Arendt en parle à propos des fonctionnaires du régime nazi, devient une tentation à laquelle on résiste, donnant par là son consentement au pire, ce qui est une responsabilité — responsables ceux qui donnent l’ordre raciste, et ceux qui l’exécutent.

Toute cette boue qui remonte par la pensée, rien à faire. On peut je crois pousser jusqu’à dire que même les pensées construites, les réflexions, les belles phrases, jusqu’aux les opinions, voire aux engagements, sont autant de pensées venues de l’Environnement (la Langue), de celui particulier à chacun, et pas de nous, et que pour penser réellement, pour construire quelque chose de personnel, pour ne pas se rendre coupable de ne pas penser, il faut d’abord ne pas se laisser penser. Penser réellement, penser soi, c’est ne pas parler dans la langue d’autour, mais parler sa propre langue, trouver ou inventer une langue intérieure — écrire, peut-être. 

[1] Note de septembre 2016 : intuition que confirme ce résumé de la fonction sociale de l’humour, ici.

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