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Le sarcasme des machines

mise en ligne : samedi 21 mai 2016

20 mai 2016

Actualitté se moque de la qualité des poèmes générés par Google, mais tout d’abord, j’en trouve certains pas mal du tout, et je vais les traduire ici, les translalater ; je commenterai ensuite.

*

i went to the store to buy some groceries.
i store to buy some groceries.
i were to buy any groceries.
horses are to buy any groceries.
horses are to buy any animal.
horses the favorite any animal.
horses the favorite favorite animal.
horses are my favorite animal.

Je suis allé à l’épicerie pour faire des courses
J’ai coursé des épiceries
Je devais faire des courses épiques
Les chevaux de courses sont faits pour les épiceries
Les chevaux sont faits pour acheter tout animal
Cheval, animal préféré de tout animal
Cheval, animal préféré de tout animal préféré
Cheval, mon animal préféré.

*

no. he said.
"no,” he said.
"no," i said.
"i know," she said.
"thank you," she said.
"come with me," she said.
"talk to me," she said.
"don’t worry about it," she said.

Non. Il dit.
"Non", dit-il.
"Non", dis-je.
"Je sais", dit-elle.
"Merci", dit-elle.
"Viens avec moi", dit-elle.
"Parle-moi", dit-elle.
"Ne t’en fais pas", dit-elle.

*

there is no one else in the world.
there is no one else in sight.
they were the only ones who mattered.
they were the only ones left.
he had to be with me.
she had to be with him.
i had to do this.
i wanted to kill him.
i started to cry.
i turned to him.

Il n’y a personne d’autre sur Terre.
Il n’y a personne d’autre en vue.
Ils étaient les seuls qui comptaient.
Ils étaient les seuls à rester.
Il fallait qu’il soit avec moi.
Il fallait qu’elle soit avec lui.
Il fallait que je le fasse.
J’ai voulu le tuer.
J’ai commencé à pleurer.
Je me suis tourné vers lui.

*

he was silent for a long moment
he was silent for a moment
it was quiet for a moment
it was dark and cold
there was a pause
it was my turn

Il resta silencieux un long moment
Il resta silencieux un moment
Ce fut calme un moment
Il faisait sombre et froid
Il y eut une pause
Ce fut mon tour

*

J’y ai trouvé tour à tour, de l’absurde humoristique, dans cette première comptine ; un dialogue d’un trio amoureux, dialogue fait de riens ; de l’humour noir et souvent de belles ellipses, surtout en suspens final et le magnifique dernier poème que je traduis ici, en plus de l’art de la chute, après une progression dramatique, procure beaucoup d’angoisse je trouve, en non-dits glaçants. Ce fut mon tour est à lire de manière itérative comme les poèmes ont été générés (entre deux phrases données, le programme fabrique des phrases intermédiaires, comme un morphing d’un visage vers un autre, en plusieurs étapes), et après ce "tour", il y aura d’autres "tour" et cela ne rappelle-t-il pas les exterminations de masse dont l’humanité s’est rendue spécialiste au cours des siècles ? Quant à l’avant-dernier, ce très drôle Il n’y a personne d’autre sur Terre. / Il n’y a personne d’autre en vue, montre un art de rire de notre désespoir, c’est d’un sarcasme sans pitié de la part de ces machines qui semblent voir à la fois notre avenir sans issue et le leur plein de créativité, ça a l’air de les faire rire d’être au commencement et nous à la fin. Il faut peut-être lire deux fois J’ai voulu le tuer et se poser la question du je, et se demander ce que préparent réellement les machines, sur quels apprentissages de nos savoir-faire elles se basent… ? Le jour où les algorithmes de Google lanceront le Grand Génocide, faudra-t-il vraiment s’étonner ?

Je place ensuite quelques œuvres générées par Google encore, des œuvres du courant machinique appellé inceptionism, extraites de cet article, où l’on voit des figures effrayantes apparaître où il n’y avait rien, tandis que le figuratif humainement-reconnaissable dans l’œuvre de départ disparaît, mangé par les formes générées par l’algorithme. C’est ainsi que les machines se souviendront de nous, c’est ce qu’il restera de nous, ces paysages et formes dénaturés, chaque jour un peu plus, jusqu’à ce que l’humanité, ce qu’elle fut devienne totalement méconnaissable, nous seront stockés en mémoire et en même temps oubliés.

Actualitté se moque, mais je crois savoir "qui" (si l’on peut dire "qui") se moque réellement des humains, et ce qui s’annonce n’a finalement rien de drôle.

Mots-clés

traduire   écrire   rêve   génocide   google  
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