…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

L’île de Strighisi

mise en ligne : lundi 1er février 2010

Au large de Douellb, au sud.

Nombre d’habitants indéterminés, probablement quelques centaines, pas plus.

Île à éviter+++

GÉNÉRALITÉS

Strighisi est une île volcanique minuscule de six kilomètres carrés culminant à 3431 mètres (Le Cracheur), comme une aiguille creuse et brûlante trouant l’océan, entourée d’une barrière de corail et aussi de récifs, et c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire sans tomber dans des poncifs.

Départ de Douellb, 20 minutes de traversée, adultes 5 f, enfants 2 f (déconseillé aux moins de 16 ans), animaux non admis. Le mieux, pour pénétrer pleinement l’âme de Strighisi, est d’y aller en groupe de cinq à dix et de prendre un guide à votre arrivée sur le port. Ils sont alignés là, chacun près d’un petit carton retourné qui protège du soleil tous leurs biens : chaussettes de rechange, livre de prières, savon, moustiquaire, machette, photos noir et blanc de proches disparus. Si vous êtes seuls ou si vous êtes un groupe trop petit, personne ne lèvera le nez vers vous. Un groupe attire les convoitises, est plus docile qu’un individu seul, plus facile à manipuler dans les dédales de l’île. Vous serez alors bien pris en main, prêts à découvrir Strighisi pour ne plus jamais l’oublier.

Choisissez votre guide selon les critères locaux les plus à même de vous plonger au cœur du pays : un homme, le moins agité, le plus sombre et détaché, le plus maigre, ou alors tout au contraire préférez le plus agressif, celui qui tirera et arrachera votre manche pour mendier la visite et vous menacera d’un couteau, le plus gros, le plus sale, le plus odorant et reniflant. Ne prenez pas les physiques et caractères intermédiaires, nombreux fades et identiques décalques d’un guide conventionnel. Une fois sélectionné votre violent exalté, votre silencieux comploteur, laissez le ficeler son carton et l’attacher dans son dos puis suivez-le aveuglément, comme chacun se doit de suivre un guide qui a une machette en main. Paiement après visite, de gré ou de force.

La visite qui vous fera découvrir Strighisi ressemblera sans doute à ce qui suit. Votre guide vous emmènera tout d’abord dans la mangrove où fermentent les déchets de plusieurs générations, jetés là plutôt qu’ailleurs car ici ils s’enfoncent, disparaissent à la vue et sont rongés par le sel, mais pas suffisamment et ils se rappellent constamment à votre odorat. La visite se continuera probablement par une moue du guide qui vous dira que plus personne ne fait de bateau ici par peur que la coque ne soit attaquée par l’infect liquide, par peur de sombrer au milieu du poison de la mangrove peuplée sans doute de centaines d’espèces de poissons carnivores inconnus et féroces sélectionnés par des générations de résistance à la toxicité de l’eau et de l’air. Il vous fera néanmoins monter dans une barque ébauchée, un radeau branlant, afin de contourner la mangrove par le nord « ce qu’il ne faut jamais faire » ajoutera-t-il, et rejoindre le bas du volcan.

« Plus personne n’habite ici, d’ailleurs je crois que personne n’y a jamais habité. En fait il n’y a rien de vraiment intéressant ici, c’est en fait plutôt risqué d’être là. » Ce sera par ces mots que votre guide vous invitera à escalader le flanc le plus abrupt du volcan, aux fleurs vénéneuses, aux saillies mortelles, à la roche volcanique friable, aux vapeurs suffocantes de soufre. On dit que des ours aveugles et sans poils se cachent ici et se nourrissent des oiseaux imprudents qui tombent asphyxiés par la mangrove ou les fumeroles. Votre guide vous enjoindra au silence et à la vitesse, afin de rejoindre le sommet où la lave menace depuis quelques années de faire exploser tout le volcan et de recouvrir l’île entière. Une bonne condition physique est impérative.

Vous redescendrez le long d’une rivière de lave en fusion (attention aux émanations, aux bulles qui explosent en projetant des gouttes de pierre volcanique chauffée à mille degrés) dans une calèche tirée par quatre chevaux sauvages qui viendront sans doute d’être capturés par un ivrogne qui les fouettera sans relâche. Pendant le trajet rien d’étonnant si le guide ouvre son livre de prières, le maintient fermé entre ses deux mains jointes et récite la Ghusmin, la prière pour ceux qui sont mort d’imprudence. A l’arrivée, il sourira et murmurera « ne prenez jamais une calèche en haut du volcan, c’est déconseillé. »

Le guide vous laissera un peu de temps libre dans l’endroit le plus sinistre de l’île : rue des Sans Noms, dans une bourgade mal délimitée, une rue pas éclairée, peuplée de chiens errants, de pauvres malades tous sales et contagieux. Les premiers vous mordront, les seconds s’agripperont à vous et dans leur patois fait uniquement de consonnes vous demanderont l’aumône, vous cracheront dessus et vous lanceront au visage des morceaux de leurs peaux lépreuses. L’obscurité vous y autorisera et l’instinct de survie vous y poussera : à frapper les uns comme les autres et à courir jusqu’à l’autre bout de la rue où le guide vous attendra sur ces mots : « finalement j’ai pris une rue parallèle c’est plus prudent. » Une pente magnifique et rectiligne qui tombe vers le coucher de soleil et dans une forêt tropicale s’offre alors à vous. Arrivé en bas, essoufflé car vous aurez couru emportés par la pente et la peur des hurlements des chiens-loups, tombera la nuit. Votre guide vous invitera à choisir de dormir entre un vieux hangar désaffecté, humide, nuageux de moustiques, et un des rochers surpeuplés de crabes-scorpions et de piranhas amphibies. Rien à manger ici, ne buvez pas l’eau saumâtre. Il faudra compter sur vos rations personnelles et éventuellement les partager avec les moins prévoyants de vos compagnons de groupe. Nous conseillons ici de procéder si nécessaire à des trocs, mais sachez aussi que les groupes solidaires ne sont pas ceux desquels le plus grand nombre revient vivant.

Le deuxième jour commencera tôt, une longue marche à travers la forêt tropicale vous attend. Votre guide sera contrairement à vous frais, sans piqûres de moustique qui recouvrent son visage et ses pieds, sentant bon le chèvrefeuille ou le citron. Autour de vous des singes hurleurs mangeurs d’enfants, des perroquets à becs casseurs de crânes, des araignées tueuses d’éléphants, des plantes carnivores géantes, il vous faudra marcher vite, « essayons de ne pas passer la nuit ici » soufflera votre guide en haussant les épaules et en partant au trot. A ce rythme, vous ne verrez pas la journée passer. Si la faim risque de vous tenailler, ce ne sera rien à côté de la peur des cris des animaux et de ceux de vos compagnons, rien à côté de la vision d’horreur de la taille des toiles d’araignées, rien à côté des restes humains qui jonchent le sol de la forêt, crânes portant encore la casquette du même tour-operator que vous.

Le soir venu, si vous êtes toujours aux prises avec les tarentules et les scolopendres géants mangeurs de cochons sauvages, et qu’il devient évident que vous devrez passer la nuit ici, votre guide s’éclipsera discrètement pour revenir au petit matin : « je vous avais perdu, il fallait marcher plus vite. » Organisez des tours de gardes, essayez de faire un feu malgré l’humidité qui imprègne jusqu’aux pierres, ne mangez rien d’autre que des brins d’herbes que tout le reste du groupe aura reconnu à l’unanimité n’être rien d’autre qu’un strict brin d’herbe. Ne buvez pas l’eau des flaques et n’essayez pas d’attraper des animaux petits ou lents, ceux que vous parviendrez à piéger seront imprégnés d’un venin mortel qui explique que malgré leur lenteur la sélection naturelle n’ait pas éradiqué leur espèce. Comptez sur vos propres réserves, ne partagez pas trop avec les autres membres du groupe (sauf troc scandaleusement avantageux pour vous), résistez aux fruits rouges, jaunes, allongés ou bombés, appétissants et odorants, résistez à tous ces poisons, ne dormez pas et remettez vous vite en marche.

Sortant de la forêt, le troisième jour, ou le quatrième, assoiffés, amaigris, malades, sales, prenez plein ouest puis suivez le lit de rivière asséché vers le sud : après moins de six heures de marche vous atteindrez le port qui vous a vu arriver sur l’île de Strighisi et qui vous en verra peut-être repartir. Après les docks, à quelques mètres de la jetée, vous serez poussés à coups de pieds par terre, à bout de force vous n’opposerez aucune résistance à votre guide surgit d’un bar voisin ou de derrière un tonneau qui vous fera les poches, les sacs, arrachera vos bijoux et vos montres ; il se paiera de votre satisfaction et vous laissera pour mort au capitaine du bateau du retour qui vous conduira directement au sanatorium de Douellb, en quarantaine.

Mots-clés

ville à éviter  
Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi