…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Politelle culturique

mise en ligne : vendredi 22 juillet 2016

20 juillet 2016

Peut-être que ça se termine quand on accolle ces deux mots, politique culturelle [1]. Le contraire de ce qui fait la force du langage, quand nommer donne existence, possibilité, le commandement sur le monde où le mot fait l’ordre, et l’ordre la vie (Au commencement etc. [2]) ici nommer politique culturelle la fait immédiatement disparaître, ou fait disparaitre la culture et la politique, l’une avec l’autre ne pouvant même pas pré-exister à cette commande, on nomme alors un impossible qui anéantit ses supposées composantes, on détruit des possibles, on prononce politique culturelle et l’art disparait, sa possible naissance meurt. Je confonds sans doute ici plusieurs choses, la culture, l’art, leur travail, la possibilité de créer. Je confonds car politique culturelle les confond, et nous confond. J’ai entendu cette semaine une phrase attribuée à Jean-Luc Godard : « La culture c’est la règle, l’art l’exception », et aussi des gens paniqués à l’idée que « les populations » ne viennent pas dans les musées, les théâtres, les lieux culturels, lieux qui doivent dès lors « se rendre désirables », parce que ces gens-là qui en dirigent des musées, des théâtres, des lieux (peut-on, doit-on, diriger un lieu ?) sentent bien que sans (ce qu’ils appellent) la culture, (mais il faudrait dire) l’art, il ne reste au bout d’un moment que la barbarie de la hache dans un train, celle de la kalachnikov dans la ville et dans le désert, celle du maire qui veut armer (certains de) ses concitoyens (électeurs), l’état militaire d’urgence permanent, le calcul des coûts économiques. Jean-Luc Nancy reformule que nous conduisons le camion fou du progrès, lancé à fond sur ces populations, poids lourd marchand. La dite culture fait donc en sorte d’attirer les populations, les « jeunes » en particulier, et si un musée expose un artiste ce n’est pas tant pour montrer ses œuvres que pour faire venir le public et ses jeunes, on peut dès lors s’attendre à tout. Les services culturels (c’est écrit comme ça) font de la communication auprès des jeunes publics (ces termes artistiques sont écrits comme ça) et inaugurent une exposition comme on inaugure une patinoire ; dernière comparaison entendue à la radio, très juste sur ce qu’il se passe, sur certains organisateurs d’événements qui calculent l’efficacité, comptent le public venu, cherchent à plaire et intiment de plaire, ont des comptes à rendre, et n’ont pas le temps de lire ni de penser.

[1] En écoutant ça.

[2] Qu’est-ce que le commandement, Giorgio Agamben : C’est précisément ce que nous lisons dans la Bible. Dans la traduction grecque donnée par les rabbins d’Alexandrie au iii e siècle avant Jésus-Christ, le livre de la Genèse s’ouvre sur la phrase : « En archē , au commencement, Dieu créa le ciel et la terre », mais – comme nous le lisons juste après – il les a créés par un commandement, c’est-à-dire un impératif (genēthētō) : « Et Dieu dit : que la lumière soit . » Il en va de même dans l’Évangile de Jean : « En archē , au commencement, était le Logos , le Verbe » ; or un mot qui se trouve au commencement, avant toute autre chose, ne saurait être qu’un commandement. Je pense qu’une traduction plus correcte de ce célèbre incipit pourrait être non pas « Au commencement était le Verbe », mais « Dans le commandement » — c’est à dire sous la forme d’un ordre – « était le Verbe ». Si cette traduction avait prévalu, bien des choses seraient plus claires, non seulement en théologie, mais aussi et surtout en politique.
Agamben pourrait parler des jeunes enfants qui apprennent à créer le langage, qui utilisent le langage comme ordre pour assouvir leur désir sans limite, disant et commandant tout à la fois, "Papa" ou "Maman" étant à la fois signe de reconnaissance et appel, ordre de venir, "de l’eau" désigne, dit la volonté de boire et ordonne d’apporter le verre etc. jusqu’au premier "’eu pas !", le refus catégorique.

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