…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Oblique, Christine Jeanney preneuse d’otage

mise en ligne : mercredi 21 septembre 2016

9 juin 2016

Combien de temps faut-il pour 
Pour quoi
Rentrer dans une œuvre 
Peinture, symphonie
Pénétrer dans
Non
Comprendre
Non, on ne comprend pas un poème
Tout au plus, il peut nous aider à
Aider à quoi ?
À comprendre ? À comprendre quoi ? Le monde ? Soi-même ? Quelque chose ?
Ou bien alors, à découvrir quelque chose, à mettre des mots sur quelque chose qui n’est pas de l’ordre du matériel, mais d’un autre sensible ; émotion, sentiment… quoi ?
Je dirais la même chose d’un roman
Disons d’un livre
Même pas aider à
C’est autre chose
Qui accompagne, qui nous regarde
Nous ressent, nous rend présents
Un vrai bon livre, un grand livre
Une grand tableau
Musique, toute œuvre, quand c’est grand
On ne la comprend pas
Une œuvre vraiment grande l’est plus que nous : comment pourrions-nous la comprendre ?
Quel est le mot ?
Aimer, non plus, apprécier, être en accord… Non, non, non.
J’aime avant d’arriver au moment où j’ai saisi
Peut-être ça, le mot
Saisi 
Je saisis le livre, la symphonie, la peinture, l’installation
Être saisi
Plutôt ça : je suis saisi
Je l’étais dès le départ de ma lecture par exemple
Et aussi avant ce moment où je comprends que je suis saisi
Où je me rends compte que c’est grand, plus que moi
Ce n’est pas encore tout à fait être saisi non plus
Parce qu’en fait il y a cet instant
Ce basculement
Est-ce un instant ?
Que se passe-t-il à cet instant ?
J’écoute La Valse triste de Sibelius
Parce que je relis Oblique de Christine Jeanney
Pour avoir ce texte
Peut-être simplement avoir
Essayons avec ça : avoir
Pour avoir ce texte il me faut écouter sa version mixée par Christine Jeanney elle-même, sur son site, par épisodes
Et aussi, il me faut
Lire le livre dans son édition numérique
Je l’ai sur mon téléphone portable
Avec tout ce qu’il charrie de famille
De mémoire
Et aussi, il me faut
Écouter La Valse triste qui a servi au mixage
Je l’écoute sur mon téléphone
Streaming option "qualité exceptionnelle" me propose le logiciel
Herbert Von Karajan 
On entend les bruits de la salle
Respirations, froissements de vêtements sur les fauteuils, bruits de gorge, de bras, de jambes
Je me dis qu’il me faut écouter ces gens dans cette époque de Karajan, ces gens dont les bruits ont été captés par les micros trop sensibles
J’ai besoin de 
Le mot qui manque, comprendre ou saisir ou avoir
J’ai besoin de les avoir eux, qui font du bruit pendant cette interprétation
En moi
C’est à dire tout ce qui fait qu’ils sont là pendant l’enregistrement
Leur âge, leur nom, leur vie
Pourquoi ils sont là, ce jour d’enregistrement, ce qui s’est passé aujourd’hui
Et même les sièges vides, les absents, les non-producteurs de bruits
Pourquoi leur absence, pourquoi
Et quand j’aurais tout ça
J’aurais un morceau d’Oblique
Et je réécoute encore cette version de La Valse triste
Il n’y a pas de raclements
J’entends les sons quand il y a peu d’instruments
Peut-être aux pupitres les pages se tournent
Peut-être les bruits provoqués par les gestes des musiciens qui ne jouent pas
Il n’y a pas de public si ça se trouve
C’est un enregistrement sans public pour éviter trop de bruits justement
Les pages des partitions sont tournées
Les archers sont posés sur les genoux
Les violons aussi se reposent sur le tissu du pantalon
Une flûte desserre son nœud papillon
Une autre défroisse sa robe
C’est peut-être écrit dans la partition
Ces gestes
Ces personnes qui bougent dans les soupirs
Et puis Karajan gesticule et fait lui aussi des bruits de manches entre les notes
Je me dis j’entends Karajan bouger
Le son est très bon, c’est plus qu’y être
La manche de la veste de Karajan se frotte contre l’écouteur de mon casque
Il est dans le métro à côté de moi
(J’ai découvert ces sons non musicaux mais désormais pour moi partie de la partition, dans le métro, en écoutant très fort, par-dessus le bruit intolérable du métro)
Chaque jour à diriger La Valse Triste dans chaque métro
Dans chaque ville
Aux oreilles de ceux qui savent les prêter
Pour percer le secret de toute œuvre
Oblique.

 

 

*

Involontaire prise en otage poétique

Au marché de la poésie, le 22 juin 2016, une déambulation poétique entre la place Saint Sulplice et le jardin du Luxembourg où, lisant (légèrement amplifié) “Oblique” de Christine Jeanney, Philippe Aigrain, Guillaume Vissac et Virginie Gautier ont pris (involontairement) en otage une promeneuse du parc.

Ironie 1)
La lecture commençait par :

lento / una corda / espressivo / a tempo

à voix haute quelqu’un, quelqu’un parle à côté de moi

quelqu’un s’est assis sur ma chaise et parle à côté de moi, juste à côté, un décalage /

il y a quelqu’un, ce n’est ni une fiction ni une question de séduction, quelqu’un parle, quelqu’un a quelque chose à dire, un écart qui s’effectuerait vers le centre

quelqu’un c’est sa voix que j’entends, quelqu’un à mi-voix, à voix-haute, quelqu’un / poco risoluto

N’était-ce pas un choix génial que de lire ce texte de cette manière, sur les chaises métallique du jardin du Luxembourg, ce jour-là ?

Ironie 2)
Virginie Gautier a été interrompue à ce moment, après aussi que, plus loin une autre dame ait donné raison à la première, et avant qu’un gardien du parc n’arrive :

Il faudrait, il faudrait s’excuser de tout

 

Au début de la lecture amplifiée, cependant, deux personnes ont rejoint le groupe parti du marché, deux usagers du jardin, intéressés, sont restés jusqu’au bout, ont applaudi.

 

Merci à Mathilde Roux pour la vidéo.

 

 

*

Écouter lectures obliques sur L’aiR Nu.

Le livre.

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