…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Cordelia la guerre, Marie Cosnay, Shakespeare, Nolan et Kurosawa

mise en ligne : jeudi 22 septembre 2016

En lisant Cordelia la guerre, de Marie Cosnay, éditions de l’Ogre, 2015.

21 septembre 2016

C’est le début qui me fait dire que je passe à côté de quelque chose si je ne termine pas. Mais en ce moment, la concentration est difficile, le sommeil éparpillé, j’ai pris des notes sur les 150 premières pages et ça m’a bien aidé. Noter des phrases aussi. En attendant, parce que je sens bien qu’en ce moment je serais tout aussi incapable de lire Joyce, Faulkner ou António Lobo Antunes — que l’écriture de Cosnay rappelle, ici, par les intrigues croisées, les échos mêlés entre l’intérieur des voix et le monde extérieur, les espaces-temps nœuds d’intrigue où l’on revient tout en avançant, autant de sols mouvants sous les pas du lecteur. Et si je ne finis pas, et alors ? Ce livre comptera pour moi de toute façon.

10 juin 2016

Dix pages à tomber dans le vide comme se réveiller d’un cauchemar et être encore dedans. Des noms, prénoms, surnoms, homonymes, des cris, un mort, des responsabilités, des poursuites, des filiations, des conséquences, des armes. Comme se réveiller dans une scène déjà commencée où nous sommes en train de courir sans savoir pourquoi tout en ressentant l’urgence de courir. Ça, c’est dans Memento, de Christopher Nolan, le personnage sans mémoire immédiate nous est raconté avec un montage du film dans l’ordre chronologique inverse pour nous mettre dans sa peau la deuxième scène du film précède la première, si bien que lorsqu’elle commence nous ne saurons ce qui s’est passé avant qu’à la troisième scène, nous sommes bien sans mémoire ; et donc une scène de ce film où le héros est soudain en train de courir et il se demande : "Ok, so what am I doing ?" il voit un type courir comme lui à la même hauteur dans une autre rangée de caravanes du camping "So I’m chasing this guy" et il lui fonce dessus, le type se retourne et lui tire dessus, "No, he is chasing me". Et dans Cordelia, à la fin du premier chapitre, le sol se dérobe de sous nos pieds (une deuxième fois puisque déjà on tombait) tout en éclairant ce qui précède et quelque chose (quoi ?) se met alors en place dans notre esprit — expérience unique, inédite pour moi, expérience violente et immédiate d’un déchiffrement involontaire — là, tombe la liste des personnages. Puis la liste des lieux. Explosion dans le cerveau, imbrications, implications, raccordements, devinettes, fausses-pistes, erreurs, questions, questions. Début du chapitre 2, tout ce qui est en place peut aussi bien exploser à nouveau et s’éparpiller car il ne s’agissait que d’une liste de noms, finalement, quelques rôles, le doute est de rigueur, il faudra lire posément, rien ne nous sera facilité semble-t-il.

14 juin

Je vois Ran en filigrane, le film de Kurosawa (1985) inspiré lui aussi de King Lear de Shakespeare (1606) (que je n’ai pas lu), quand je lis ces pages (2015). Les landes venteuses, les trois flèches jointes par Hidetora, le bouffon Kyoami, le château en flammes, le château en ruine. Pour le tournage du château incendié — où Hidetora termine sans pouvoir contre-attaquer, complètement perdu il doit commettre le seppuku rituel avant de se faire prendre ou tuer, mais son sabre est brisé et il ne peut se suicider. Il reste immobile longtemps et quitte au dernier moment le château en flamme avant de se perdre dans la lande et la folie. Il a fallu mettre le feu au décor, tourner en une seule prise, impossible à refaire, et l’acteur attendait le signal dans une oreillette, le signal qui ne venait pas, qui ne venait pas, qui ne venait pas, exactement comme la volonté de se sauver ne vient pas au personnage, qui attend, qui hésite, au milieu de l’incendie, tandis que les flammes pas seulement fictives gagnaient les pierres en polystyrène, recouvertes de ciment pour empêcher qu’elles ne fondent afin de ressembler à des vraies pierres pendant toute la scène. Le signal qui est venu bien tard alors que l’acteur pensait que le feu avait empêché le signal et qu’il pouvait bien mourir ici plutôt que partir trop tôt et ruiner la scène avant de devoir commettre le seppuku.

16 juin

Il y a une cabane en feu chez Cosnay.

phrases

Page 26 : je ne cherche rien d’autre que le cœur de Cordelia sur sa langue.

Page 58 : Il y avait le loto à la télévision, la pluie battante, des chaises qui volaient. La longue jeune fille parlait d’amnésie.

Page 65 : La maison c’est le seuil à histoires. Moche comme elle est (un rectangle, peu propice aux rêves). Alors oui bien sûr on pourrait essayer avec un cabanon ou un château. Finalement, la maison de Glouc, est-ce la bonne maison pour le seuil à histoires. Derrière, au cul de la maison, la pente est raide.

Page 72 : Une lettre l’a précédée, que personne n’a reçue.

Page 72 : Le vieux Lear arpente les bois comme un vieux hibou après qu’il a été lion.

Page 73 : Ceux qui empruntent les chemins les voient naître sous leurs pas, d’une étroitesse remarquable.

Il y a le vent, l’absence de vent. Une frontière — au moins une, et ce qui borde.

*

Il y a, page 35, une enseigne : "Finky, toilettage pour chien" ; qui m’a bien fait rire.

*

La première réplique de Cordelia dans la pièce originale, elle dit, sans s’adresser à personne, à part :

What shall Cordelia do ?
Love, and be silent.
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