…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

AVERTISSEMENT :
Ce texte a été publié il y a longtemps, par conséquent, il commence à s'effacer. Les textes de plus de quatre ans sont presque illisibles. Prenez garde.
Voir la page vernis numérique pour en savoir plus sur cette patine numérique.

17

mise en ligne : mercredi 11 janvier 2017

31 décembre 2016

J’écris au moment où le calendrier va changer d’année, sans trop savoir ce que je n’ai pas écrit depuis la dernière entrée de ce journal. C’est ça, qu’est-ce que je n’ai pas écrit ? Tant de sens se perd dans ce que j’essaie d’écrire, quelque chose se décompose dans le monde sous mes yeux, que je n’arrive plus à transformer en mots, qui feraient sens, ça reste brouillon de pensée sans dépasser le cerveau, sans sortir dans le monde. Ce que j’essaie de faire ici, je m’en rends compte, c’est de sortir ce tas de pensées en mots, et en mots suffisamment pesés pour être présentables, publiés. Il s’agit de "jugement" : « sous-produit de l’effet libérateur de la pensée, [qui] réalise la pensée, la rend manifeste dans le monde des phénomènes où l’on n’est jamais seul et toujours trop occupé pour penser » [1]. Trop occupé, c’est dit. Pour s’engager, il faut se désengager. Pour être présent, il faut se retirer. C’est un exercice sans lequel j’ai de plus en plus l’impression que je deviendrais fou. Mais c’est déjà folie que de penser comprendre quelque chose à ce qui nous entoure — de plus en plus, si je puis dire. J’ai un peu peur que cela ne soit que la même folie qui consiste pour les complotistes à trouver des liens où il n’y en a pas simplement pour faire circuler quelque chose, que le sens prenne le dessus et rende vivable le monde. Si c’est la faute des juifs, ou des immigrés, ou des roms, ou des extra-terrestres, c’est simple et rapide à expliquer, plus besoin d’en parler, chacun sa chapelle, pour certains les américains, pour d’autres les russes, faute aux pauvres ou aux riches, sans méthode, sans réflexion, sans preuves, sans pouvoir être contredit, et… sans action (parfois c’est préférable). C’est en fait l’exercice politique lui-même, paranoïa à un certain degré (cette question m’occupait déjà il y a un an et demi, en écoutant Lydie Salvayre). Après, je ne sais pas quoi dire d’autre pour me défendre, simplement qu’il s’agit sans doute d’une question de camp, de choisir son camp, comme dans la lutte des classes, à partir du moment où on la reconnaît, il faut bien choisir son camp et arrêter de débattre sagement comme si on allait pouvoir se mettre d’accord avec le camp qui exploite, fait loi, profite.

Ce qui m’amène, et minuit est passé, à cette année centenaire, ce nombre, 17, année sur laquelle j’aimerais écrire, avec laquelle j’aurais aimé pouvoir tisser un lien avec maintenant, comme si, par une superstition positive j’avais voulu croire que la situation politique actuelle qui nous concerne, ici, proche, avait quelque chose de commun avec celle d’alors, et que ce qui s’est passé alors pouvait être répété et amélioré maintenant et ici, et partout.

Je pense y revenir cette année, au fil de mes lectures, si j’arrive à me tenir à un petit programme, et après tout il y a sans doute un fonctionnement des sociétés qui me permettra des analogies, des oppositions, de comprendre ce qu’il se passe parce qu’il s’est déjà passé quelque chose — quelque chose de l’ordre de la thermodynamique, qui me fera dire que malgré tout ce que pourront jamais quelques molécules agitées dans un sens différent de celui que prend le gaz dans son ensemble, elles ne changeront pas le mouvement déjà entamé, le rapport de force étant trop grand, il devra aller à son terme, se stabiliser, avant de pouvoir être agité, de proche en proche, dans une direction opposée ; cela dit, le collectif fonctionne et des modifications peuvent être apportées, l’ont été, à une époque où le collectif, l’intellectuel-collectif, l’action-collective, existait plus qu’aujourd’hui où le politique est rejeté, banni, où l’espoir me paraît extrêmement faible, même s’il est toujours possible, sans doute, de découvrir une nouvelle formule chimique qui nous soigne de tous ces maux.


Photo : NASA, Cassini. 01/12/2000.

Vous pouvez soutenir mon écriture en achetant un livre, en commandant une Nuit écrite à la main pour vous, en devenant abonné.e à partir de 1 €/mois via Tipee, vous pouvez aussi