…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Peribonka, par François Bon

mise en ligne : vendredi 5 février 2010

Cette route, sur la carte, il n’y avait rien au-delà. On grossissait l’échelle, sur l’écran : au-delà de la dernière ville, des routes minuscules se dispersaient au long de rivières et puis cessaient. Plus loin, c’était le même arrangement aléatoire, pays de lacs, pays d’arbres, pays de froid. Tu passais la main sur la carte posée sur la table, lissait le papier : bien au-delà l’eau encore, mais rien – le Nord, juste le Nord.

Donc on suivrait cette route. Maintenant c’était avec le doigt, tu montrais où il faudrait bifurquer, ici pour quitter la ville, et là-bas à trois heures plus loin, pour ce grand contournement qui vous mènerait aux limites.

Il faudrait cinq heures, au minimum. On ferait quoi, cinq heures de route droite, dans les lacs, dans les arbres ?

Tu repenses à tant de routes, toutes ces heures. Ces moments où on s’endort. Ces moments d’autrefois, bousculés, trop serrés. Ou cette fois où on avait traversé tout le pays en diagonale, juste comme ça, un coup de tête.

Est-ce qu’on a quitté suffisamment souvent les routes toutes tracées ? Il y avait quoi, au bout de cette route qui finissait sur la carte, sinon justement qu’elle finissait ? Est-ce que les marcheurs, eux, même dans l’hiver, ne s’établissaient pas plus loin ?

Et de quoi rêvais-tu sinon de livres, et la monotonie même de la voiture – enfin ce que tu en présumais, ce temps qu’il vous faudrait – est-ce que ce n’était pas pour s’enfermer dans cette idée que naissent ainsi les livres, de cette rumination dans paysage mobile ?

Tu te souvenais des nuits de voyage. Des trains, des avions, cette longueur. Le corps est rompu, le corps est suspendu. Le train, l’avion, la voiture avancent. Le paysage qui défile en devient presque fixe, laisse parfois une perspective, un horizon, vous émerveille, vous surprend – mais pas tout le temps. Aux haltes, oui : comme en Italie, ou sur tout bord d’autoroute, on dirait que cette cahute de carrelage sous vitrines déballe toute la totalité du monde.

Tu as repris la carte, sur l’ordinateur cette fois : il n’y en a même pas, de halte, sur ta route qui ne finit pas. Rien avant la ville, là-bas, où on dormira (si on y trouve à dormir). Est-ce qu’un livre mène à un lieu qui cesse, où il n’y a plus rien après lui, que l’immensité vierge où vous n’entrerez pas ? Les livres ramènent à eux-mêmes, les livres sont le temps clos de la nuit où on les a lus, les livres sont une agitation comme infuse, avec des spectres, des pans, des arrachements, des grandeurs soudaines et des perspectives abstraites, des terreurs et des attentes, mais qu’on ouvre les yeux on est au point même d’où on était parti. Agrandi dedans ? Creusé plutôt.

La voiture, le train, est-ce qu’ils vous changent ? On s’en promet tellement, de ces heures, du petit calepin qu’on ouvrira pour une note, de l’intuition que brutalement on aura, de l’ordinateur réouvert à cette halte où on mange et reprend du café, et du récit qui soudain vient y naître. Je me dis que tout ça c’était avant. Ce que je cherche désormais s’exprime autrement : une paix ? Je n’y prétends pas. Intérieurement elle n’est pas possible. Et puis il y a trop de cahots, encore, devant, de murs où on cogne, de couloirs où on s’égare. la ville est froide, et vous êtes de la ville.

On regarde la carte : la route s’arrête à la petite ville, et quelque routes plus minces, voire en pointillées, s’allongent au long des rivières puis cessent. Est-ce qu’on peut marcher, là-bas, ou seulement regarder l’eau (la glace, plutôt) ? Plus à l’ouest, un établissement accueille ceux qui viennent en groupe, ou pas, pour des séjours avec activités programmées – c’est très couleur locale. Peut-être qu’on sera déçu : elle est si petite, la ville, on dirait qu’il n’y a rien. Quelques rues, ce bout de la route.

Comment on y trouverait autre chose que dans ce quartier même, où on vit, qu’on quitte ? Ils ne sont pas très forts, dans ce pays, pour ce qui est de l’organisation urbaine, pour inventer des choses nouvelles d’un endroit à un autre.

Peut-être qu’un livre fonctionne ainsi, d’ailleurs : cette répétition, ce qu’on y cherche de l’illusion qui recommence, ce qu’on goûte du chant d’une phrase, si elle vous renvoie à vos rêves, ou à cette épaisseur du temps où dedans on se meut.

On ne sait jamais ce qu’il y a, au bout d’une route. C’est pour ça qu’on y va, puisqu’ici il suffit de suivre la carte, d’aller tout droit, cinq heures. Est-ce que c’est seulement à un livre, qu’on pensera, un livre pas fait, un livre qu’on devrait faire, et le miracle qu’il vous vienne ? Ou bien cela aussi inutile, fermé, clos. Ou bien : vous-même déjà ailleurs, déjà requis, et l’important ce mouvement même – la route. Les images qu’on fera du bord, cette halte où on mettra des sous dans les machines à mauvais café, le son des voix entendues, la brève mémoire des visages aperçus. Je ne sais pas pourquoi c’est cela qu’on veut, aller au bout de la route, même le sachant, qu’il y aura si peu, qu’il n’y aura pas grand-chose, au bout de la route.

On sera à Peribonka. On sera dans un livre.


 
*
 
Ce mois-ci, c'est vase-communicant avec François Bon, chez qui j'ai le bonheur d'écrire, ici, tandis que je lui ouvre les portes de mon nouvel atelier, Fragments, chutes et conséquences, avec son texte, Peribonka. Vase communicant, c'est :
sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre ; vases communicants. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour trouver la liste des Vases Communicants du mois de février, et ceux d'avant, le groupe Facebook, ou le hashtag twitter #vasecommunicants. Il y a aussi le recensement du jour de Brigitte Célerier, sur son blog, Paumée, un immense merci à elle pour ce travail ! Je lui pique pour faire la liste des autres Vases du jour:
Les marges et Paumée
Lieux et Arnaud Maïsetti
Lignes de vie et Epamin'
L’employée aux écritures et Hublots
Liminaire et Litote en tête
Les lignes du monde et Abadôn
Futiles et graves et Juliette Mezenc
à chat perché et Hervé Jeanney
Aedificavit et Tentatives
Le blog à Luc et Enfantissages
Koukistories et Biffures chroniques
Soubresauts et Kafka transports
Pendant le week-end et Kill that marquise
Scriptopolis et CultEnews
Pantareï et Éric Dubois

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campagne   route   écrire  

3 Messages de forum

  • Peribonka, par François Bon 5 février 2010 04:47, par brigetoun

    ou comment deux textes se répondent, sans rie perdre de leur personnalité, de leur écriture

  • Peribonka, par François Bon 5 février 2010 09:33, par Dominique Hasselmann

    Le livre est une route, La Route est un livre : les paysages défilent, ils sont mentaux avant tout. Ici, pas de limitation de vitesse, à Peribonka ou quai de Valmy.

  • Peribonka, par François Bon 5 février 2010 15:32, par kathie

    "rêver, un impossible rêve" Brel Don Quichotte, la quête, et cette phrase si belle dans l’autre texte, "Les nuages seuls ont la vérité du monde : on ne s’enfuit pas" c’est la route l’issue

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