…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Huit janvier 17

mise en ligne : mardi 31 janvier 2017

8 janvier 2017

Nicolas se détournait avec hostilité de tout ce qui était talentueux et grand. Il ne se sentait à l’aise qu’au milieu d’esprits indigents, dépourvus de tous talents, de dévots, de déliquescents, qu’il n’avait pas à regarder de bas en haut. Il avait son amour-propre, même assez raffiné, mais non point actif, sans une once d’initiative, se tenant sur une défensive d’envieux. Dans le choix de ses ministres, son principe était de prendre toujours plus bas. Il n’appelait à lui des gens d’esprit et de caractère qu’à toute extrémité et s’il n’y avait pas d’autre issue, comme on fait appel aux chirurgiens quand on est en danger de mort. Il en fut ainsi avec Witte, ensuite avec Stolypine. Le tsar les considéra, l’un et l’autre avec une aversion mal dissimulée. Dès que la crise était dénouée, Nicolas s’empressait de se défaire des conseillers qui étaient trop grands pour sa taille. La sélection était tellement systématique que Rodzianko, président de la dernière Douma, s’enhardit à dire au tsar, le 7 janvier 1917, quand la révolution frappait aux portes : "Sire, autour de vous, il ne reste pas un homme sûr et honnête : les meilleurs ont été éloignés ou son partis d’eux-mêmes ; il ne reste que ceux qui jouissent d’une mauvaise réputation."
Histoire de la révolution russe, I, “4. Le tsar et la tsarine ”, Léon Trotsky.

Il se passe aussi que je me suis souvenu d’avoir vu cette année 1917 affichée, déjà l’an dernier, et bien malmenée. Un Figaro hors-série se penchait sur "la tragédie des Romanovs", et plus récemment Historia “réhabilitait” Raspoutine, ni plus ni moins. Vu aussi à la Fnac une étagère nostalgique dont les ouvrages ventent « les splendeurs d’une Russie oubliée », un livre dirigé par Emmanuel Hecth et publié par Perrin et L’Express, où l’on déresponsabilise tranquillement le pauvre Nicolas II du massacre de janvier 1905, comme dû à un sinistre concours de circonstance, “un ordre inepte est lancé”. Inepte, c’est le moins que l’on puisse dire, il provoque la mort de 5000 manifestants parmi la centaine de milliers, sous les coups des Cosaques — mais un ordre lancé par qui ? Drôle d’usage de la voix passive pour un commandement [1]. Ou comment un magazine français (comment qualifier L’Express ? “Organe de presse de la bourgeoisie libérale” ?), cent ans après, prend le parti du tsar. Comme cette phrase du journal de la tsarine (je suppose qu’il s’agit de son journal) dans laquelle les auteurs du livre, s’ils la considèrent "inconsciente", tout de même, la trouvent aussi "pâle", quant à elle, elle écrit : “Le pauvre Nicolas porte une lourde croix. Il n’a personne sur qui il puisse compter.” C’était donc ça, la tristesse et la solitude…

La “tragédie” n’est pas le règne des Romanov pour le peuple, mais la chute de la royauté…

Je vois aussi la superstition désemparée face aux catastrophes électorales et militaires de 2016 (que dominent toutefois les morts de popstars) et me dit qu’on est tombé bien bas, loin de tout espoir, pour qu’on ne prenne pas au sérieux toute information sérieuse, et qu’on songe d’abord à s’en consoler avec de l’ironie, ou d’une autre façon, à la trafiquer d’une manière ou l’autre, pour servir une idée ou l’autre.

Mon engouement d’avril pour les Nuits Debout était lié à ce qui s’est passé alors, les Soviets, les comités d’usine, les nombreuses réunions et votes qui eurent lieu entre Février et Octobre, ces mois d’intense démocratie qui ont permis de finalement choisir, après élimination successives le seul parti capable d’appliquer ce qu’on lui demandait — rappelant aussi Syriza (ici), avec cette série de votes qui les ont finalement mis au pouvoir, et eux, comme Kerensky, incapables de finalement mener à bien ce qui était attendu, négociant, voulant rester dans le cadre, cherchant des accords, des terrains d’entente, de nouveaux emprunts… Nuit debout, pour beaucoup, rappelle plutôt mai 68, cette liberté de discussion qu’il y eut alors dans les lieux publics, où, plus vite qu’en 68, la bonne volonté fut étouffée par les lacrymos, battue par les matraques, et abandonnée par l’absence d’outils politiques.

Une date anniversaire ne signifie rien mais peut permettre, toujours un peu tard, de se rappeler de ce qui se passa en 1917, et qu’il m’est impossible de résumer ici, ne serait-ce que par une phrase dans laquelle je dirais mon admiration et mon espoir rétrospectif pour ce mouvement de masse qui a su utiliser un parti révolutionnaire pour porter au pouvoir ses revendications, c’est à dire en action.

De plus en plus, si l’époque actuelle se développe dans le sens d’une révolution il s’agit d’une révolution fasciste comme l’Italie en a connu dans les année 1910-20, car le mot de révolution se doit d’être appliqué à tout changement radical dans les institutions et les mentalités provoquant un renversement de régime. C’était le cas, nous dit Emilio Gentile en interprétant plusieurs historiens même si lui-même reste réservé sur l’adjectif révolutionnaire pour le fascisme ; et l’on ferait bien de le rejoindre un tant soit peu si l’on veut comprendre et anticiper les réelles potentialités de ce temps, contre lesquelles combattre. Tout se passe petit à petit, loi après loi, décret après décret, les zombies sortent des tombes où l’on croyait les avoir laissés.

L’acceptation du moindre mal est consciemment utilisé pour conditionner les fonctionnaires comme la population en général à accepter le mal comme tel. Pour n’en donner qu’un parmi maints exemples : l’extermination des juifs a été précédée d’une suite très progressive de mesures antijuives, et chacune a été acceptée au motif que refuser de coopérer aurait empiré les choses — jusqu’au stade où rien de pire n’aurait pu arriver. Le fait qu’à dernier stade, le raisonnement n’a pas été abandonné et qu’il survit même aujourd’hui [1966] que son erreur est devenue si éclatante d’évidence — dans la polémique sur la pièce de Hochhuth [Le Vicaire, 1963, à propos de l’attitude de Pie XII face au régime nazi], on a encore entendu dire qu’une protestation du Vatican n’aurait fait qu’empirer les choses ! — est assez étonnant. On voit ici à quel point l’esprit humain est peu disposé à affronter des réalités qui contredisent d’une manière ou d’une autre totalement son schéma de référence.

— Hannah Arendt, Responsabilité personnelle et régime dictatorial

Io, devant Jupiter, par la sonde Cassini.

[1] je reviendrai plus tard sur cette notion de commandement

Mots-clés

Révolution   Hannah Arendt  
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