…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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neuf mars 17

mise en ligne : vendredi 24 mars 2017

9 mars 2017

8 h 56, tout de suite, le chroniqueur met en garde contre les risques de la velléité communiste ! En effet, c’est le stalinisme assuré. Comme mathématique, comme hors-sol, pensée a posteriori se permettant de se projeter en ce temps avec une prescience fortunée – mais passons.

C’est parce qu’il est tellement parfait notre monde actuel qu’il faut, à peine évoqué le désir vital de révolution en Février, il faut rester silencieux sur l’incapacité des mencheviks, des SR, à conduire les revendications de base d’un peuple livré au massacre du front, il faut passer vite sur Octobre pour n’en dire que l’impasse finale dix ans plus tard.

Nos "indispensables réformes" valent mieux que leur révolte.

Bien sûr il faut acheter le journal, jeudi, jour du supplément Livres, pour en savoir plus. Apparemment, la révolution d’Octobre est à réviser à la baisse, c’est celle de Février qui compte – même sentiment en écoutant une émission de La Fabrique l’autre jour – "ne pas regarder que Petrograd" ; bref oublier un peu les Soviets et les bolchéviks sans qui, au passage, la guerre aurait continué, et Kornilov (cosaque) et Kérensky (SR : Parti Socialiste Révolutionnaire) aurait bien établi une dictature militaire, mais passons, passons. Il s’agit en fait de dire que Février suffisait, la révolution bourgeoise oui, la prolétaire non. Suffisait mais sous certaines conditions qui n’ont pas été remplies – sous-entendu sans doute qu’aujourd’hui ces conditions sont bien sûr remplies et nous ne saurions vouloir nous organiser autrement qu’en partis ou micro-partis institutionnels pour participer à cette débâcle permanente qui est la meilleure réussite possible, mais si.

Dans Le Monde des Livres du 9 mars, donc, Nicolas Werth répond à la question de savoir comment l’on voit, maintenant, "les socialistes modérés, ceux qui ont été débordés par les bolcheviks en octobre", et dit que c’est avec un "regard moins sévère". On se demande un peu pourquoi vu que ce sont précisément ceux-là qui ont fait preuve de la "myopie" que Werth relève pourtant, qui a empêché par exemple le ministre de l’agriculture Tchernov d’accomplir une réforme agraire, au moment où il démissionne, puis ensuite au moment où il revient.

Werth dit précisément qu’ils "ont fait preuve, à partir de juillet-août 1917, d’une grande myopie politique". Que penser de cette date, de laquelle ne ressort plus que la myopie, quand les bolcheviks ont été réprimés, calomniés, emprisonnés, lors des "Journées de Juillet" ? Journées non évoquées comme déterminantes, jusqu’à présent dans ce que j’ai pu lire ou écouter dans les médias où l’on "explique".

Tchernov, c’est à lui qu’un ouvrier cria, en juillet, à Petrograd : "prends-donc le pouvoir quand on te le donne fils de chienne !" Sur l’insulte les traductions varient, mais l’idée est là. Des gens incapables d’exercer le pouvoir pour les raisons qui le leur ont donné.

À propos de ce ministre "qui aurait pu", d’après Werth, Trostky indique ceci : "Le ministre de l’Agriculture, Tchernov, avait l’ordre de se taire tout à fait pour ne pas taquiner les alliés de droite en agitant devant eux la menace d’une expropriation des terres".

Juillet, c’est aussi une manoeuvre que Trotsky décrit ainsi :
"À la conférence interalliée qui s’ouvrit à Londres, les amis d’Occident oublièrent d’inviter l’ambassadeur de Russie ; c’est seulement quand il se fut rappelé à leur souvenir qu’on l’appela, dix minutes avant l’ouverture de la séance, et encore n’y avait-il plus de place pour lui autour de la table, de sorte qu’il fut obligé de se faufiler entre les Français. Cette brimade infligée à l’ambassadeur du gouvernement provisoire et la démonstrative démission des cadets du ministère se produisirent le 2 juillet : les deux événements avaient un seul et même but : obliger les conciliateurs à baisser pavillon."

John Reed également rapporte ce phénomène, et cite le ministre des finances anglais de l’époque, Bonar Law, à propos d’une autre éventuelle nouvelle Conférence qui n’eut jamais lieu : "Autant que je sache, la Conférence de Paris ne discutera pas des buts de la guerre, mais seulement des méthodes relatives à la conduite de la guerre."

En 2017, les esprits confortablement affûtés qui excusent les S.R., les menchéviks, tous ces soutiens de la bourgeoisie et des grands propriétaires, ne disent rien de ce que c’était que de devoir aller dans la rue crier "La paix ! Le pain !", et ont toute confiance dans leur cher parlement contemporain qui rédige loi sur loi pour maintenir une stabilité financière aux grands groupes industriels qui sont les mêmes que les grands groupes médiatiques, dans le but de faire persister un état actuel et d’urgence des choses qui est déjà la catastrophe accomplie et non celle qu’on nous promet au prochain vote "si" les "extrémistes" passent. Nous sommes déjà mal embarqués par ceux-là même qui nous disent comment agir, et qui, à force de nous indiquer qui sont les "derniers remparts" contre le Front National, finissent par nous emmurer vivant.

Ce qui est défendu par ces voix contemporaines, c’est la démocratie parlementaire telle que nous la vivons. Celle qui fait marcher le bon vieux système de libre-échange, celle qui privatise doucement mais sûrement, qui promeut l’austérité pour "sauver le système", mais pas le système des retraites, ou le système de la sécurité sociale on l’a compris. C’est pour préserver l’état du monde tel qu’il est, tenu par les députés et ministres tels qu’ils sont, par les journalistes des grands médias qui utilisent ce monde-là pour faire tourner leurs presses. Car cette sphère n’est pas en dehors du monde économique et financier, les rachats et fusions, le nom des propriétaires de ces groupes médias en témoignent. C’est pour continuer business as usual, que rien ne soit renversé de ça, et surtout pas par des gens qui ne savent rien de la chose politique, géopolitique. On entend souvent les expressions comme "les français doivent comprendre", laissez faire les pros, en somme. Quand un mécontentement social se fait entendre, l’élite politique relayée par l’élite médiatique, explique patiemment au peuple qu’il doit accepter son sort, sinon... Sinon quoi ? C’est aussi la persistance de la liberté de parole et de la liberté de la presse telle que l’utilisent les médias qui défendent ce "système". Nuit Debout était un mouvement bien paisible, incapable de renverser quoi que ce soit, dans une forme d’action soubresaut sans base, sans masse, mais suffisamment hors-parti pour faire peur au pouvoir qui ce qui se cache derrière l’abstention plus que derrière les bulletins FN bien intégrés au système à défendre, suffisamment pour envoyer à plusieurs reprises la police provoquer, disloquer, et tabasser.

Il y a deux textes de Lénine qui me viennent à l’esprit. Le premier, déjà publié ici, cité par Trotsky, à propos de l’appareil d’État, le second à propos de la liberté de la presse, écrit en 1919, et qui peut faire sursauter aujourd’hui (c’est moi qui souligne) :

La liberté de la presse est également une des grandes devises de la démocratie pure. Encore une fois, les ouvriers savent que les socialistes de tous les pays ont reconnu des millions de fois que cette liberté est un mensonge, tant que les meilleures imprimeries et les plus gros stocks de papier sont accaparés par les capitalistes, tant que subsiste le pouvoir du capital dans le monde entier avec d’autant plus de clarté, de netteté et de cynisme que le régime démocratique et républicain est plus développé, comme par exemple en Amérique. Afin de conquérir la véritable égalité et la vraie démocratie dans l’intérêt des travailleurs, des ouvriers et des paysans, il faut commencer par enlever au capital la faculté de louer les écrivains, d’acheter et de corrompre des journaux et des maisons d’édition, et pour cela il faut renverser le joug du capital, renverser les exploiteurs, briser leur résistance. Les capitalistes appellent liberté de la presse la faculté pour les riches de corrompre la presse, la faculté d’utiliser leurs richesses pour fabriquer et pour soutenir la soi-disant opinion publique. Les défenseurs de la « démocratie pure » sont en réalité une fois de plus des défenseurs du système vil et corrompu de la domination des riches sur l’instruction des masses ; ils sont ceux qui trompent le peuple et le détournent avec de belles phrases mensongères, de cette nécessité historique d’affranchir la presse de son assujettissement au capital. De véritable liberté ou égalité, il n’y en aura que dans le régime édifié par les communistes, dans lequel il serait matériellement impossible de soumettre la presse directement ou indirectement au pouvoir de l’argent, dans lequel rien n’empêchera chaque travailleur, ou chaque groupe de travailleurs, de posséder ou d’user, en toute égalité, du droit de se servir des imprimeries et du papier de l’Etat.

Précision utile, après 17, après 19, ce droit de se servir des imprimeries a dû faire partie de ce jeu de diplomatie entre la volonté de Lénine de libérer la parole et l’action, tout en empêchant la contre-révolution dont Juillet avait démontré la facilité avec laquelle la calomnie est facile et efficace. Je crois qu’avant 1924-27, la liberté était plutôt grande, plus qu’avant, et c’est cet espoir qu’il faut garder, celui qu’il est possible de basculer, et tout faire pour ne pas céder à nouveau le pouvoir. À ce sujet, écouter La Fabrique ici et toue la série.

Ce qui m’intéresse, je ne voudrais pas qu’il y ait d’ambiguïté, c’est la force du mouvement indiscipliné des masses, et l’outil indispensable qu’ils ont trouvé, le bolchévisme se trouvait là, sans lequel il ne se serait rien passer. Nous, c’est quoi notre outil, et comment on s’en sert ? Sachant que tout outil politique, incarné en un parti, sera toujours à défaut de trouver mieux. En plus de la liberté d’expression, il faudrait une liberté d’écoute, qui permettent à certains discours de pouvoir être écoutés, ils sont étouffés par la masse de discours dominants.

Dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité.
Michel Foucault, 2/12/1970
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