…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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En train

mise en ligne : lundi 27 mars 2017

23 mars 2017

Au-dessus des nuages qui couvrent le lever du soleil, je sens bien que les satellites ont disparu. L’antenne-relai, oui, n’est pas là-haut là-haut dans le ciel, d’accord, elle est sous les nuages et puis le TGV roule si vite qu’il fait décrocher ma carte SIM, mon téléphone et mon forfait trop vieux pour être en "4G", dont on dit qu’elle fait décrocher moins (mais c’est peut-être un mythe) ; oui, mais j’écris par métaphores, comprendrez-vous un jour ?

Donc là-haut, y’a rien.

D’accord, rien où me connecter, et donc pour écrire, et cela pour des raisons purement techniques indépendantes de ma volonté ; bien que je pèse chaque mot sur cet écran.

Le paysage proche est un rideau flou qui se lève et s’abaisse frénétiquement sur le paysage lointain, seul possible à décrypter. Sous chaque éolienne qui tourne, un couple d’amoureux s’embrasse.

Entre deux immenses champs vert humide surveillés par les poteaux télégraphiques, un village-bosquet, touffe de branches à bourgeons et toits oranges, est complètement vide. Tous ses habitants sont partis ou morts. Demain on va le raser et construire un supermarché du bricolage.

La prise 220V 100W MAX de la tablette du carré, où je suis seul installé, saute elle aussi, décroche, je ne sais pas. Mon ordinateur m’affiche "sur batterie" et puis quelques secondes plus tard "sur secteur". Il y a quelque chose de discontinu dans le monde qui nous traverse ; il faut que je me réveille.

C’est encore le matin et le jour s’assombrit comme on descend vers le sud-sud-ouest. Les nuages s’épaississent et les satelittes j’en parle pas. Seul dans mon carré, seul dans ma rame, je ne vais pas explorer jusqu’à la voiture bar mais je me doute. Désormais, les villages sont rasés avant même que mon TGV ne passe.

Dixième jour de voyage. Une voiture phares allumés passe sous le pont où mon TGV passe, passent les jours, passent les semaines, non, attendez ! J’ai vu la dernière voiture ! Le dernier chauffard, le dernier humain ! Et moi, l’autre dernier, dans ce train vide, dans ce monde vide, pas de chance, je vais si loin qu’à mon arrivée l’autre sera déjà mort broyé dans un accident.

Les nuages sont tellement bas, rien ne les préparait à être si près du sol. Ils ne savent plus quoi faire, pleuvoir n’est pas possible, brouillarder est trop banal. Alors ils mangent les villages, les digèrent, et trente heures après ça ressort en forêt primaire.

Ces arbres ont perdu la capacité de bourgeonner. À la fin du printemps ils n’auront pas changé, à la fin de l’été non plus, toujours squelettes et à la fin de l’hiver suivant ils se sublimeront en brume de bois et tomberont sur le sol qui se demandera ce qui lui arrive encore.

Mots-clés

route   train   campagne  
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