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De quoi ce vote est-il le nom ?

mise en ligne : mercredi 26 avril 2017

24 avril 2017

J’ai longtemps cru que je voterai blanc lors d’un second tour comme celui-ci, identique en tout point à celui de 2002. Causes et conséquences. Je comprends parfaitement l’abstention ou le vote blanc dans ce cas, d’autant plus que je ne l’ai pas pratiquée en 2002, et que la pilule a été difficile à avaler en constatant plus tard que Chirac n’avait strictement rien à faire de ses 82% et de mon avis de gauchiste sur son gouvernement d’extrême-droite. Plus largement, pourquoi voter pour le poison au pouvoir qui provoque la montée d’un autre poison qui cherche le pouvoir ? Surtout quand ces poisons semblent identiques à de nombreux égards. Chirac et Sarkozy après 2002 avaient créé le ministère de l’identité nationale. Les politiques racistes et anti-ouvrières se sont déchaînées, de la réforme des retraites au Non ignoré du référendum ultra-libéral de 2005, et cela jusqu’à Hollande, Ayrault et Valls, anti-roms, anti-musulmans, anti-ouvriers ; on le sait. Pourtant, il semble qu’une obligation de voter se fasse sentir — est-il juste de penser que si ce vote de "barrage" n’était pas appliqué, quelque chose prendrait fin du monde tel qu’on le connaît ? Et dès lors, comment appeler ce qui ne ressemble plus à un vote ?

Depuis 2002 il y a eu Trump et j’ai pu voir quelque chose que je ne m’attendais pas à voir : là-bas, c’était la libération des haines racistes individuelles. L’impunité s’est imposée, des ailes lui ont poussé. Faits divers : du harcèlement, des agressions, des meurtres. Et des "bills" qu’il a pu signer et appliquer, même temporairement, mêmes modifiées, mais assurément efficaces pour nuire aux minorités racisées, contre les plus faibles. Alors si Macron va détruire le code du travail et les quelques protections qui restent au plus pauvres, en continuation de la politique des gouvernements Hollande, il semble légitime de penser que Le Pen irait plus loin dans l’infamie et l’injustice, et cela toucherait les mêmes qu’aux États-Unis, et de la même manière. La politique économique aux conséquences ultra-violentes qu’aura Macron est tout autant préoccupante, et c’est pourquoi je ne dis rien contre l’abstention et le vote blanc, parfaitement compréhensibles — j’ai voté blanc en 2012 au second tour par exemple — on ne peut reprocher le meurtre qu’à celui ou celle qui presse la détente.

Deux fils Twitter à dérouler qui m’ont fait réfléchir.
https://twitter.com/SeleneMony/stat...
https://twitter.com/leonard_vincent...

Ce vote que je me prépare à commettre, quel nom lui donner ? C’est tout à fait particulier comme façon d’être libre, que d’être obligé de soutenir son pire ennemi pour ne pas subir la tyrannie d’un autre pire ennemi. Cela ressemble à de la manipulation si l’on observe les gagnants et l’indice du CAC 40. Ce vote pour celui qu’on appelait jadis "un ennemi de classe", expression qui, si elle a vieilli par manque d’usage, ne manque pas moins d’exactitude [1]. Je ne vote pas vraiment contre le FN et certaines de ses idées puisque comme Hollande l’a montré, jusqu’à la gauche peut les mettre en pratique ; on savait que la droite le peut et l’a fait. On se doute simplement, parce qu’on a des exemples en mairie, que ce sera tout simplement pire avec Le Pen, plus stupide et plus brutal ; et je repense aux initiatives individuelles que cela a libéré aux Etats-Unis, à la détresse des personnes trans dont des droits ont été révoqués, aux agressions, également au Royaume-Uni après le Brexit [2] ; bref, quelque chose qui n’est pas dans le programme. Et je dis après mais pour être précis il faut dire aussi avant, ou pendant le changement, en Amérique pendant la campagne, en Angleterre après le vote alors que rien n’est fait légalement ; pendant que ça monte, déjà, les paroles de haine et les coups se libèrent, le meurtre rode. [3]

Donc, comment nommer ce vote dont je suis dépossédé, mais auquel je consens ?

Pour des raisons pratiques de lisibilité, je vais dire "nous" par la suite. En réalité, je ne peux inclure aucun électeur particulier dans ce "nous", j’inclus un ensemble d’électeurs très large, une masse qui provoque par cahots successifs une situation. C’est un "nous" politique qui ne vise personne individuellement. Peut-être aussi une notion forcée par ce qu’est le vote parlementaire et majoritaire : tout le monde participe et cautionne, même les opposants, sinon ce serait la guerre civile permanente. Admettons. Un "nous" difficile à lire si l’on parle de politiques menées sur des décennies, ce n’est plus le même car le nombre d’individus a tellement changé qu’il faut bien prendre en compte que ces changements individuels et particuliers finissent par modifier le "nous" social et massif.

Ce vote obligatoire représente les intérêts d’une dette politique. Accumulée sur de nombreuses années pendant lesquelles nous avons consenti, par de nombreux votes successifs, à accepter le moins pire, à accepter ce qui nous était proposé (l’Union Européenne pour le phénomène le plus aveuglant), à accepter globalement le capitalisme et ses funestes conséquences bon an, mal an, parce que "jusqu’ici tout allait bien", parce que ça fonctionnait suffisamment pour faire travailler et nourrir le plus grand nombre et pas trop mal, parce que "la démocratie est le pire des systèmes politiques à l’exclusion de tous les autres", et aussi parce qu’il est confortable d’être administré et gouverné sans trop participer si cela ne fait pas trop de dégât dans notre quotidien individuel, surtout si l’on peut se permettre d’oublier des racisés, des pauvres, compris dans ce "nous" mais minoritaires en tout genre. Il y a une inertie du "nous" que les moins pauvres, les moins touchés par les "indispensables réformes" peuvent encaisser. Il s’agissait aussi de croire au conte de la précarité, les proverbes de bon sens comme "il faut se serrer ceinture" hissés au rang de ligne politique humanitaire par des énarques répartis des deux côtés du plateau télé et se donnant réponses et questions avant de se tutoyer hors-antenne.

(C’est aussi une acceptation héritée, par ce "nous" inter-générationnel, comme la langue, on n’y peut rien, on en hérite et il faut faire avec, on naît parfois endetté.)

Ces intérêts correspondent à une dette, qui s’est faite au cours des années par un manque de conviction, manque de mobilisation, manque d’alternance vers une véritable gauche révolutionnaire, manque d’organisation politique — manquements organisés par des partis historiquement ouvriers, et par des organisations syndicales, par des directions ouvrières qui s’épuisent plus ou moins volontairement dans des négociations d’appareils avec le pouvoir — la tâche était insurmontable sans doute, les ennemis puissants ; politiques, médiatiques, industriels, des intellectuels aussi. Tout cela a fait grossir notre dette. Et nous payons en votant Macron comme nous avions payé en votant Chirac. Les autres dégâts causés par ces votes, les réformes et qui font mal aux services publics, au droit du travail, qui grignotent le bien commun par privatisations, sont d’autres formes d’intérêts.

(La courbe des voix FN comme indice de l’augmentation de la dette.)

Si voter Macron c’est s’endetter encore un peu plus, voter Le Pen, c’est aussi s’endetter, mais ce sont les intérêts qui seront alors très différent. Plus élevés, et tout le monde ne paiera pas la même chose, et la dette grossit différemment si ce n’est plus. Le dépôt de bilan c’est quand ? A la fin de la démocratie, quand on ne peut plus rembourser et qu’on va en prison ; et je ne dis pas qui clôturera la démocratie et ouvrira la prison, il peut y avoir des surprises (il y a en déjà eu). C’est pourquoi je m’endette encore un peu, pas trop le choix j’ai l’impression (je dis bien "je", ici).

Comment rembourser la dette ? Par tout ce qui permet de ramener la démocratie, la sécurité sociale et économique, les libertés fondamentales et superficielles, l’égalité, le progrès. C’est tout un travail de préparation, d’organisation. Et si Les Insoumis prétendent être une force organisée pour rembourser cette dette, je veux bien, je ne sais pas, peut-être faut-il essayer et c’était le sens de mon vote au premier tour : rembourser et faire baisser le taux d’intérêts... Reste à voir de combien et si cela suffit, s’il s’agit du bon "outil" et s’il n’y a pas d’autres moyens, peut-être pour annuler la dette et ses intérêts ? [4]

En attendant, voici un exemple de dette avec intérêts bien lisibles :

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[1] Elle manque en revanche d’armes, de légitime défense.

[2] Bien qu’une majorité hors-UKIP ait voté pour le Brexit, et qu’on puisse donc parler d’un Brexit de gauche qui a été complètement phagocyté par l’extrême-droite. Un left-brexit trop silencieux et les braillards ont gagné...

[3] Pour jouer l’avocat du diable, et dire que rien n’est simple, que la confusion règne, il y a des points du programme FN qui sont des progrès, quelques uns, très peu mais voyez : la réduction des niveaux d’administration territoriales à commune-département-Etat, la suppression de la directive détachement-travailleur, la retraite à 60 ans. Passons.

[4] Cette métaphore m’a été inspirée par celle de la "dette technique que je connais en informatique".

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politique   mort  

2 Messages de forum

  • De quoi ce vote est-il le nom ? 26 avril 2017 13:11, par brigetoun

    si parfaitement dit... et m’y reconnais tant
    alors maintenant, essayer de trouver pour qui voter avec chance de gagner et d’une fermeté prévisible pour les législatives afin de gêner la catastrophe Macron.. et puis déposer le 7 un bulletin sans nous interroger d’avantage et creuser le programme Macron, on sait et oui on porte même quand on a voulu le contraire une part de responsabilité

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  • De quoi ce vote est-il le nom ? 26 avril 2017 17:56, par Myriam

    Pour la première fois en 25 ans de commerce, un homme a répondu très fort à sa fille qui voulait entrer : non, on n’entre pas ici, c’est un magasin d’arabe....
    Plus son score sera haut, pire ce sera, imaginez si elle est élue ...

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