…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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L’Histoire de Jahn, la région des lacs

mise en ligne : lundi 8 février 2010

Au IVéme siècle, les régions de Silma, Ned Mo et Ponant, furent ravagées pendant quinze longues et difficiles années, puis ressuscitées par le fléau même qui les avait anéanties. Ces trois régions connurent une expansion du brigandage telle que cela fit fuir la quasi-totalité de leurs populations, le pillage transforma les villes en ruines vivantes. Les habitants qui tentèrent de résister à ces voleurs, venus d’on ne savait où, étaient impitoyablement tués, et leur quartier pillé plus que de coutume. Le brigandage fut si important et tellement indissociable du quotidien qu’il finit par devenir un métier reconnu et respecté, avec ses corporations, ses compagnons, son droit. Ce qui restait des populations locales avait capitulé, beaucoup étaient, par la force des choses, devenus « serruriers », saboteurs, empoisonneurs, étouffeurs, briseurs de doigts, creveurs d’yeux, arracheurs de langues, emmureurs, creuseurs de tunnels, taupes, indicateurs, indicateurs de fausses directions, hypnotiseurs, persuadeurs en tout genre. Jahn était le chef d’un clan de brigands, et avec les années et les succès, il était parvenu à la tête d’une troupe de voleurs, arnaqueurs, tueurs, pilleurs, de plus de dix mille hommes. Il est celui qui a élevé cette activité au statut qui est aujourd’hui le sien dans la région des grands lacs : une particularité locale, qu’il convient de découvrir au même titre que le commerce de la fourrure de loutre, l’art du galet peint ou la chasse aux papillons géants. Jahn fut rapidement riche comme peut-être jamais Roi ne fut riche. Car s’il volait les populations, il pillait avec encore plus de profit les comptoirs commerciaux, les banques et les Princes. Et de sa richesse naquit une folie : Jahn voulut transformer, selon son rêve, les plaines et les montagnes de la région où les brigands se cachaient depuis si longtemps dans les bois, dans les terriers humains, dans les grottes. Cette région-frontière située à la rencontre de Silma, Ned Mo et Ponant, où personne n’allait jamais que les bossus, les aveugles, les culs-de-jatte, les muets, les manchots, les sourds, les incompris, les perdus, les sans-pays, les sans-avenir, Jahn la transforma en région des lacs, cette région magnifique que l’on connaît aujourd’hui : collines et forêts, circuits de randonnées, villages de montagnes, thermes aux bords des lacs. La terre fut creusée, les montagnes sculptées, l’eau puisée ou apportée, les rivières furent littéralement posées et les lacs dessinés et agrémentés des plus belles espèces de mélèzes, de saules, de bouleaux. Des villes entières furent construites : toutes celles de la région.

Ces travaux monumentaux profitèrent aux habitants de Silma, Ned Mo et Ponant. Ils retrouvèrent vie et sortirent enfin du cauchemar où les brigands les avaient plongés. La reconnaissance sut taire la rancune, mais ils refusèrent de vivre « à la grands lacs ». Car il faut dire un mot des coutumes et de la culture locales. Quand vous marcherez dans les rues de Jahngi, de Musières ou de Falitre, ne soyez pas surpris de celui qui fouillera vos poches et s’enfuira aussitôt. C’est un brigand dans l’exercice de ses fonctions. À la terrasse d’un café, si une jeune femme vous aborde pour prendre un verre, s’installe volubile à votre table et vous prend tendrement la main, elle sera partie avant que vous ayez compris que vous n’avez plus de montre, que son verre est pour vous mais que vous ne pourrez pas le payer, votre porte-feuille ayant trouvé une place près du cœur de la demoiselle envolée. Au détour d’un sentier, un inconnu surgit, vous pousse dans le fossé, vous frappe au bas-ventre et dans les côtes avant de s’enfuir avec votre sac. Voilà les coutumes locales. Prévoyez quelques fausses-montres en plastique, un peu de monnaie dans vos poches, ne prenez pas de sac qui ne soit pas vide et vous pourrez visiter tranquillement la région. Volé ici, battu ailleurs, vous vivrez à l’écoute de ce pays, partageant pendant quelques jours ou semaines la vie locale, jusqu’à ce que vous-même glissiez discrètement la main dans la poche d’un nouveau voyageur encore ignorant des traditions locales.

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