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L’Isoloir et le divan

mise en ligne : vendredi 5 mai 2017

4 mai 2017

Je voulais démontrer par l’absurde à l’aide quelques cas de reports de voix pour dire qu’on ne saura jamais qui fait quoi et que ces appels répétés ne riment à rien, et qu’une enveloppe vide n’est pas une voix Le Pen [1], et puis je suis tombé sur un texte qui m’a poussé vers quelque chose de plus intéressant, et qui donne aussi un autre éclairage de cette démonstration.

Il s’agit de l’appel qui n’est pas une consigne, mais un appel à vigilance, d’un psychanalyste à d’autres psychanalystes. C’est sur le blog de Jean-Marie Quéré.

Le divan est lieu de prise de parole. Et il faut s’y être arrêté pour éprouver la difficulté que représente toute prise de parole. Sur le divan, je fais entendre ma voix. Cette période d’entre deux tours électoral me fait associer le divan à l’isoloir. Dans l’isoloir aussi, j’ai la possibilité de faire entendre ma voix. Et si ce qui se dit sur le divan reste secret, ce n’est pas tant que l’analyste en soit respectueux envers et contre tout, mais que ma parole touche au secret le plus intime de mon existence. Raconter ou devoir rendre compte de ce qui s’est dit sur le divan relève de l’impossible à dire. Le silence comme lieu d‘émergence d’un espace intérieur s’impose. Là est la condition de la pensée singulière qui participe, le plus souvent à notre insu, au mouvement et à l’évolution de la pensée humaine

Tous ces appels à ne pas voter blanc, toutes ces injonctions bien plus nombreuses qu’en 2002 du fait de la présence des réseaux sociaux, montrent qu’il est difficile de garder son vote pour soi. Même si on ne le dit pas, je crois qu’il nous est arraché par un statut qui appelle au like, si je ne like pas c’est que je vote à l’inverse, si je like j’adhère forcément, etc. Tout cela étant lié à la pratique et non à une obligation allusive ou explicite.

L’effet de masse des réseaux n’existait pas en 2002, on parlait "entre nous" au bureau ou au café, comme de n’importe quelle élection et tout en parlant on pouvait ne rien dire, ne rien laisser paraître de décisif, il y avait une légèreté dans la gravité. Sur les réseaux sociaux il existe une habitude de débattre, de commenter, de répondre, de donner son avis, surtout s’il n’est pas sollicité. Tout le monde ne fait pas ça, je reconnais que c’est une part de mon addiction, et cela provoque mon trouble de ces quinze jours infernaux.

Le réseau entier semble m’inciter à déclarer mon vote — au moins adhérer, ce qui revient au même. Si ce n’est pas vraiment tout le réseau, il s’agit de gens que j’apprécie, pour leur écriture ou pour leur regard sur le monde [2]. Tout le monde regarde tout le monde et si Untel poste un statut Facebook, même s’il n’appelle pas forcément de réponse, dans les commentaires on sent déjà qui pense quoi et les réponses aux commentaires vont rendre les choses plus claires, et finalement "on sait". Comme si le champ "Exprimez-vous" et "Votre commentaire" brisaient le secret de l’isoloir. On parle bien de "suffrages exprimés".

Ces injonctions à voter sont aussi l’effet de cette tyrannie du système [3] qui veut être approuvée, validée, qui a de plus en plus besoin de notre consentement à mesure qu’en réalité celui-ci s’éloigne, et que le système est menacé : comme par une 6é République, ou par l’abrogation de traités anti-ouvriers, ou tout autre menace sérieuse sur l’économie et les privilèges. L’abstention, le vote blanc, le vote non compté, tout ce qui est la seule façon de ne pas participer, de préférer ne pas comme Bartleby, est précisément visé par ces injonctions, en priorité, et avant donc le vote fasciste, sous prétexte "qu’on ne peut pas les convaincre". Or la démonstration par l’absurde de ma petite note montre bien, je l’espère, que c’est le report de voix sur Le Pen qui est beaucoup plus déterminant ; ce qui est naturel, qui vote Le Pen fait gagner Le Pen, qui presse la détente tue. Et il sera impossible de discriminer entre les reports Fillon et Mélenchon, d’un côté ou de l’autre, blanc ou pas ; ou d’autres voix.

Je comprends seulement maintenant la façon que j’ai eu de lutter contre ça, moi qui suis très, trop, actif sur les réseaux, à poster, commenter, liker, relayer, plutôt que de ne rien dire pendant quinze jours, j’ai prêcher l’abstention aux barragistes, et le barrage aux abstentionnistes, une sorte de neutralité militante s’annulant par ce coup sur deux ; pouvant rendre perplexe un algorithme qui tenterait de me percer à jour ; avec toutefois une tendance au barrage à cause de la peur de la violence d’une part, et parce que les injonctions ont été rapides, agressives, sans indulgence, et alors a joué la peur de l’exclusion, la peur du conflit. Tous ces va-et-vient parce que j’hésitais vraiment entre les deux choix, mais cette hésitation était aussi pour moi le moyen de garder le secret de mon vote en brouillant les pistes.

L’usage est là, en moi et tout autour de moi et si en mai 68 tout le monde parlait dans les rues, aujourd’hui tout le monde parle en ligne. Il y a de bons côtés, salutaires. La différence tient au fait que la plupart des conversations sont publiques et archivées, ce sont des preuves, comme si elles avaient valeur de vote au contraire d’une conversation dont les paroles ne resteront pas et qui nous laisse le secret pour l’isoloir, qui laisse la décision démocratique à l’individu libre et non pas forcée par la masse aliénante. En ligne, le rideau de l’isoloir est tout le temps ouvert, c’est nous qui l’ouvrons en participant au débat à la fois instantané et archivé, ce qui est violent, c’est une intimité qui est brisée, quelque chose d’une pratique électorale des réseaux sociaux nous manque : trouver en ligne le secret de l’isoloir.

[1] Voici.
Cas 1) tout le monde s’abstient sauf les électeurs de Hamon et Macron d’un côté, et Le Pen et Dupont-Aignan de l’autre
Macron : 53,87
Cas 2) même cas, mais les électeurs de Fillon votent aussi tous pour Le Pen
Le Pen : 60,24
Cas 3) même cas que le 2) avec cette fois 80% des électeurs de Mélenchon qui votent Macron, les autres blancs
Macron : 50,01
Cas 4) même cas que le 1) (donc les Insoumis votent tous blanc) mais les électeurs de Fillon reportent leur voix sur Le Pen à 61%
Le Pen : 50,02

Bref, tout ça pour dire le rôle du report des voix fillonistes. Car c’est quand Le Pen obtient des voix qu’elle passe. La différence entre le Cas 1) et le Cas 3) où il faut que les Insoumis votent au moins à 80% (ou autant d’autres) pour Macron, c’est que Le Pen a obtenu des voix, en plus de celles de Dupont-Aignan et des siennes : de Fillon. De Fillon ou d’ailleurs, ma simulation reste limitée, mais l’idée est là : elle gagne si des gens votent pour elle. Ce qui paraît une tautologie mais le déchaînement d’appels condescendants et culpabilisants qui visaient explicitement les gens de gauche est tel que cette évidence me semble mériter un rappel.

Il n’y a eu aucune communication de la part des fillonistes sur le suivi des consignes les concernant. Bref, ils gardent secret leur vote, si l’on peut dire, dans l’isoloir ils glisseront un bulletin. En attendant, j’ai l’impression que personne ne parle d’eux. Il est question du secret dans cette page.

Une dernière simulation doit être faite concernant l’argument : "il faut que Le Pen ait le moins de voix possibles". Tout à fait compréhensible pour la faire taire d’une part, et ne pas inciter encore plus de gens à voter pour le FN aux législatives si son score est d’importance (mais on pourrait vouloir faire taire Macron aussi, le dilemme est là, il aurait pu être résolu au premier tour, passons).
Comment savoir ce qui se sera passé entre les scores suivants pour Macron :
72,9% - 65,61% - 59,50%
Impossible de deviner que 100% des Insoumis ont voté Macron, et que les variations proviennent exclusivement des fillonistes qui ont voté respectivement :
100% Macron - 50% Macron et 50% blanc - 40% Le Pen et 60% blanc

Je me demande à 59,50% ce qui se dira, vu l’ignorance totale dans laquelle on sera vis à vis des reports... Bien sûr, il y a les sondages...

A noter que ce deuxième exemple de 65,61% peut-être obtenu d’une autre manière : par un report des voix fillonistes uniquement : 0% Macron et 0,9% Le Pen.

[2] Comme cet appel sans doute bien intentionné bien sûr, mais extrêmement maladroit sur des aspects que j’ai déjà évoqués.

[3] Qui intègre depuis des décennies la présence du FN comme "républicain"...

Mots-clés

politique   Jean-Marie Quéré  
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