…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Territoires sociaux

mise en ligne : mardi 16 mai 2017

8 mai 2017

C’est en regardant la carte de France des résultats, découpée en départements puis chaque département en communes (ou communes regroupées), que m’a sauté aux yeux l’aspect guerre de territoire de l’élection, c’est une carte de guerre qui est affichée — bien sûr ça a toujours été représenté comme ça et j’y avais peut-être même déjà pensé, c’est là l’évidence même : une guerre de territoires, le nord et l’est pris par le FN, l’ouest plus à gauche ; entre deux départements de de couleurs différentes, en se rapprochant on voit que les couleurs traversent les frontières des départements, commune par commune, comme un mouvement arrêté au jour de l’élection, un mouvement de troupes arrêtées en pleine campagne. C’est un cliché qui n’a rien de neuf, mais c’est comme si je le voyais d’un nouvel œil concerné, pourquoi ? Pourquoi me sentir concerné, aujourd’hui ?

*

La conversation ininterrompue, sur Facebook surtout, où je ne comprends pas ceux qui ne comprennent pas l’abstention — je me demande qui est borné, moi ou eux ? J’ai dit que je comprenais le vote Macron, évidemment, je comprends la peur, qui n’a pas peur ? Mais tous ces statuts et commentaires dégoulinant de satisfaction, j’ai du mal, et aussi du mal avec le fait qu’ils rejetaient catégoriquement, en les assimilant à "des votes FN", les votes blancs ou abstention. Mais fallait-il choisir entre taper sur les immigrés, les étrangers, et taper sur les pauvres ? Fallait-il choisir entre le meurtre et la prison ? On a passé ici et ailleurs en revue tous les arguments ; je comprends les deux camps — puisqu’il y a deux camps. Mais je veux quand même analyser l’abstention et le vote blanc, très importants au final : plus d’électeurs que pour Le Pen. Et peut-être de là tirer une leçon qui sera très discutable parce que tout aussi définitive et excluante que "le vote blanc est un vote pour Le Pen", et où je me situerai sans doute plus du côté abstention, sans que cela signifie que je ne voterai pas, ou n’aurais pas voté : on peut voter à reculons et contre ses convictions comme l’ont très bien montré les élections Présidentielles de 2002 et 2017 ; il y a parfois un courage supplémentaire, qui est peut-être une folie, pour ne pas se renier, pour ne pas voter comme si son vote était programmé d’avance par un ensemble de phénomènes dont nous sommes un rouage.

Formulée de la manière la plus concise dont je sois capable : doit-on participer à une élection dans laquelle un parti fasciste est autorisé ? [1] Je prends comme point de départ la situation suivante : et si Le Pen était sûre de passer autant que l’était Macron cette fois ou Chirac en 2002 ? Si voter Macron ou n’importe quel autre y compris Mélenchon que j’aimerais voir à l’œuvre (pour voir), était voué à l’échec ? Ne faudrait-il pas s’abstenir, seule résistance à ce vote, à ce système qui permet que ce fascisme là ait une voix ? Comment permettre la présence du FN puisque cela signifie de consentir à la possibilité que ce parti exerce le pouvoir, devienne le pouvoir ? Doit-on participer à une élection à l’issue de laquelle nous pouvons être forcé à reconnaître un parti notoirement fasciste, parce que nous en avons accepté le principe et la possible issue en participant, parce que nous nous attendons à ce qu’il reconnaisse le vainqueur en cas de défaite et que la moindre des choses est que la situation soit réversible si l’on part du principe que cette élection est démocratique ?

Or non, la situation n’est pas réversible, d’après précisément les tenants du vote barrage, ce parti est à rejeter coûte que coûte et l’élection doit être annulée d’une manière ou d’une autre. Il faut refuser de toutes ses forces et il me semble que, indépendamment des peurs que l’on peut avoir, des espoirs que l’on peut nourrir, si l’on ne reconnaît pas que la lutte antifasciste passe aussi par la lutte contre les structures autorisant le fascisme, alors même si on lutte par ailleurs, on ne lutte pas complètement. Je ne veux pas dire que les luttes politiques sont inadéquates, ou se trompent, parlons simplement de la France Insoumise et du projet de Constituante pour lequel il était possible de donner sa voix : c’est parfait, allons-y, mais il faudra à un moment donné se poser la question de la mise en place effective de cette Constituante et la réponse ne sera ni la Présidentielle, ni les Législatives. Autre chose : sur les luttes hors des partis il y a tellement d’initiatives vitales, d’associations, qui agissent localement hors d’un projet global comme en ont l’habitude les partis, mais dans une éthique extrêmement claire qui est en elle-même un projet global — assos d’aide aux réfugiés pour citer un seul exemple. Tout ce qui est structure historique (syndicat, parti) devenant sujet à caution, on peut légitimement penser à des similitudes avec la période qui a précédé 1789 : pas de "partis" ou d’organisations ouvrières globales n’existaient alors, bien sûr : que des initiatives de corporations au mieux, locales tout le temps, dépendant des métiers, agrégats d’intérêts individuels qui se retrouvaient tout au long de la deuxième moitié du XVIIIé pour converger vers des intérêts communs, évidents depuis le début pour nous qui lisons a posteriori, mais qu’il était alors impossible de voir et de mettre en commun, et que les cahiers de doléances ont mis en partage. [2] Si la période actuelle ressemble à ça, alors la signification est que le Pouvoir est aussi décomposé qu’il l’était au XVIIIé, autant dans l’impasse, autant en fin de règne et que toutes ses composantes officielles dont les partis politiques se décomposent également.

J’ai essayé de dire ça, de l’écrire, sur Facebook, de publier des tentatives d’analyses. J’ai participé à cette grande conversation, augmentée par l’enjeu de l’élection. Ce réseau décentralisé, il est composé de nous tous, par nous tous, sur le réseau ironiquement centralisé. Et sur la surface de Facebook nous occupons chacun un territoire sur le "mur" des autres. Tous ces commentaires, coups de gueule, appels, sont autant de zones en conquête — c’est vraiment ce dont j’ai eu l’impression en regardant se former la "carte" de mon mur Facebook avec ces différents appels à voter contre Le Pen, d’un côté, et les appels, moins nombreux, à l’abstention de l’autre pour préparer la riposte, la forme de leurs territoires variait d’un jour à l’autre ; ainsi qu’en moi, comme si mon esprit était traversé d’une frontière. Les discours s’affichaient, se faisaient "liker", commenter, Foucault dit que le discours n’est "pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de dominations", mais bel et bien "le pouvoir dont on cherche à s’emparer". Comme je l’ai sentis l’autre jour l’outil pousse à s’exprimer, à prendre la parole, à occuper l’espace. Au départ il y a une naturelle réserve, comme celle de ceux qui, toujours pas sur Facebook, demandent comment ça s’y passe et, face au déversement de textes qui défile avec cette technique d’affichage qui permet de faire défiler à l’infini le fil d’actualité, face à ce vertige, la réticence est le premier réflexe. Ces outils de communication et d’échanges sont une invitation au discours, peu importe le discours, il n’y aura pas de jugement, la Vérité comme le Mensonge sont autorisés et même encouragés ici, sans différence, le champ de bataille est ouvert à tous à travers le champ "Exprimez-vous" de Facebook, comme une autorité nous enjoignant à faire la guerre.


Pensées cartographiques pour Mathilde Roux et L’aiR Nu pour ces histoires de frontières.
Cartes extraites des résultats du Monde.

*

Quentin Leclerc, dans ses Relevés :

Obtenir le pouvoir avec 50,01% ou avec 100% ne change rien au fait qu’on a le pouvoir. Le pouvoir est le pouvoir peu importe les chiffres. Je me demande si Emmanuel Macron se questionne sur les résultats du second tour maintenant qu’il a le pouvoir. Je pense qu’Emmanuel Macron doit surtout se dire : désormais, j’ai le pouvoir, et qu’il doit bien se moquer des résultats. Emmanuel Macron doit surement trembler d’imaginer autant d’abstention, de votes blancs et de votes utiles maintenant qu’il a le pouvoir et qu’il peut nasser les manifestants à l’aide de ses compagnies de CRS. On essaie toujours de se convaincre qu’on fait la bonne chose. Se convaincre qu’on fait la bonne chose montre déjà qu’il y a de grandes chances qu’on ne fasse pas la bonne chose.

[1] Je ne prends pas la peine de définir "parti fasciste" puisque précisément celles et ceux qui sont le plus à convaincre par ma démonstration votaient précisément "contre" ce parti parce qu’il était fasciste.

[2] J’ai parfois l’impression d’une régression quand je vois les partis délaissés, les syndicats se vider, parce que ces structures existantes pourraient canaliser rapidement et efficacement beaucoup de révolte(s) en vue d’un changement global et bienfaisant ; mais le poids des appareils est tel que cela se contredit soi-même. De l’intérieur de ces structures est-ce que quelque chose est encore possible ? Peut-être était-ce possible il y a dix ans et aujourd’hui est-ce terminé ? Et ce serait la raison pour laquelle un non-parti arrive en tête au premier tour, et un autre en quatrième position, avec beaucoup de voix ? Je n’en sais rien mais peut-être est-ce bien de commencer autre chose, en réseau décentralisé, en espérant que cela aille assez vite pour ne pas que la peur soit encore utilisée dans un vote et conduise à quelque chose d’inéluctable qui se termine par un meurtre ou la prison.

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