…atelier ouvert de Joachim Séné, écriture…

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Bureau avec vue

mise en ligne : lundi 22 mai 2017

21 mai 2017

J’ai collé devant ma table de travail une reproduction 10x15 de La Vue de Delft de Vermeer, celle au "petit pan de mur jaune". Ce petit pan de mur jaune, détail de la toile, qui est mis en balance par l’écrivain Bergotte, dans La Prisonnière, avec sa vie entière de création. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Et il constate, alors que le tableau est exposé temporairement à Paris et qu’il va le voir après avoir mangé des pommes de terre qui lui donnent mal au ventre, que ce petit pan de mur jaune fait pencher la balance non pas du côté de ses livres, mais de son côté à lui, détail lumineux d’une peinture devant laquelle Bergotte va finir par avoir un malaise, qu’il attribue d’abord au tableau, puis aux pommes de terre. Il meurt au milieu de la foule des visiteurs du musée, face à ce petit pan de mur jaune si parfait. J’ai collé cette reproduction à ma table de travail afin de l’avoir en permanence aux yeux tandis que j’écris, pour peser chaque jour, et non au jour de ma mort, mes textes et les comparer à ce petit pan de mur jaune, écrire et réécrire tant que je n’ai pas réussi à équilibrer les plateaux ; même si je me trompe comme Bergotte qui prend ce détail pour quelque chose de "précieux" et meurt donc sans doute encore et toujours dans l’erreur, l’appréciation biaisée...

Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Vermeer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Vermeer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort.

à écouter lu par André Dussolier dans cette excellente émission

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Photo du détail prise sur le blog Kazoar (non créditée sur le site)

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