Journal éclaté

par Joachim Séné

Biblio

Chanson d’automne

jeudi 23 juillet 2020

21 juillet 2020

Qui a inventé le vers libre ?

En 1ère, je pensais que c’était Apollinaire. Ensuite j’ai entendu que les Parnassiens l’avaient inventé ou en tout cas développé à partir de traces éparses dans l’histoire de la poésie. Baudelaire ? Rimbaud ? Laforgue traduisant Whitman ? Je lis tout ça dans Wikipédia. Et c’est intéressant de lire Wikipédia parce qu’il y est écrit qu’il faut attendre les années 1910 pour "que le vers libre moderne intervienne dans des œuvres majeures". Mais qu’est-ce qu’une œuvre majeure ? Très récemment j’ai découvert [1] l’autrice Marie Krysinska (1857-1908) à qui il est aussi possible d’attribuer l’invention. Mais il était à l’époque hors de question de faire de l’œuvre d’une femme une "œuvre majeure". Lisons l’avertissement de son recueil Rythmes pittoresques, en 1890, mis en avant du livre par Alphonse Lemerre, éditeur, extrait des Annales Artistiques et Littéraires du 1er avril 1890. (où l’on notera l’usage du neutre pour désigner l’autrice) :

Nous désirons rappeler à ceux qui se sont intéressés aux derniers mouvements littéraires que l’auteur des Rythmes Pittoresques est le premier qui ait eut l’initiative de ces innovations prosodiques et aussi du retour vers le symbole — éternel élément d’art — qui était supplanté par le réalisme, le modernisme, le parisianisme et le fumisme à l’époque où Marie Krysinska publiait ses premiers vers libres (en 1882) dans le Chat noir et dans la Vie moderne. Le journal le Chat noir réunissait l’élite des littérateurs militants de ce moment : Fernand Icres, Charles Cros, Rollinat, Léon Cladel, Emile Goudeau, G. Rodenbach, Jean Moréas, J. Lorin, Ed. Haraucourt, d’Esparbès, etc., et ces publications n’étaient sûrement pas ignorées ; d’ailleurs Georges Duval en a cité dans l’Evénement en 1883. Il y eu donc — de la part des confrères manifestants et propagateurs de symbolisme en 1885 — pas mal de perfidie à ne jamais prononcer le nom de Marie Krysinska lorsqu’ils faisaient le dénombrement de leur groupe initial.

Elle ne peut avoir écrit d’œuvre majeure parce qu’étant femme sa visibilité était réduite, sa promotion éteinte, les hommes parlaient des hommes, indépendamment des qualités intrinsèques du texte [2]. Il a donc fallu un tweet réagissant à une émission véhiculant un cliché, celui de la "rare femme poète", pour que ce nom vienne jusqu’à moi, on remarquera comment je ne l’avais pas cherché, dans une confiance aveugle à l’histoire de la littérature, dans laquelle je n’ai trouvé que Christine de Pisan et Marie de France. France Culture fait une émission sur Marceline Desbordes-Valmore, qui semble être "la" poète dont il faut parler quand on dit que les femmes sont rarement poètes, et le tweet d’AldaCrista citant "Victoire Babois, Adelaide Dufrenoy, Amable Tastu, Élisa Mercoeur, Marie Krysinska, Renée Vivien, etc." commentant : "Elles sont invisibilisées, volontairement. Merci de cesser de véhiculer ces idées reçues."

Il y a un indéniable phénomène indépendant du texte dans la fabrique des "œuvres majeures", il faut que le livre soit connu, diffusé, atteigne les lecteurs et lectrices qui pourront le comprendre (car sans doute un grand livre invente-t-il son lectorat qui n’existe pas a priori) et le transmettre, tout ce processus étant soumis aux biais, aux clichés, aux conventions de l’époque.

Voici un poème de Marie Krysinska, dont j’ignore s’il existe encore un livre disponible, en poche Gallimard collection poésie par exemple (je ne crois pas, non). Avant le poème (trouvé ici) une rapide notice biographique trouvée en méta-donnée des Presses Universitaires de Saint-Etienne :

D’origine polonaise, Marie Krysinska (1857-1908) compte parmi les premiers poètes à avoir exploré le vers libre en France à la fin du XIXe siècle. Seule femme admise dans le groupe littéraire des « hydropathes », elle a participé activement à de nombreux cercles littéraires et artistiques, et animé les soirées du cabaret « le chat noir » dès 1881.

Chanson d’automne

 à Charles Henry

Sur le gazon déverdi, passent – comme un troupeau d’oiseaux chimériques – les feuilles pourprées, les feuilles d’or.
Emportés par le vent qui les fait tourbillonner éperdûment. –
Sur le gazon déverdi, passent les feuilles pourprées, les feuilles d’or.

Elles se sont parées – les tristes mortes – avec une suprême et navrante coquetterie,
Elles se sont parées avec des tons de corail, avec des tons de roses, avec des tons de lèvres ;
Elles se sont parées avec des tons d’ambre et de topaze.

Emportées par le vent qui les fait tourbillonner éperdûment,
Elles passent avec un bruit chuchoteur et plein de souvenirs.
Les platanes tendent leurs longs bras vers le soleil disparu.

Le ciel morose pleure et regrette les chansons des rossignols ;
Le ciel morose pleure et regrette les féeries des rosiers et les fiançailles des papillons ;
Le ciel morose pleure et regrette toutes les splendeurs saccagées.

Tandis que le vent, comme un épileptique, mène dans la cheminée l’hivernal orchestre,
Sonnant le glas pour les violettes mortes et pour les fougères,
Célébrant les funérailles des gardénias et des chèvrefeuilles ;

Tandis que derrière la vitre embuée les écriteaux et les contrevents dansent une fantastique sarabande,
Narguant les chères extases défuntes,
Et les serments d’amour – oubliés.

 
14 décembre 1882
Marie Krysinska, Rythmes pittoresques, 1890

Le recueil en PDF, chez Gallica / BnF.

Rythmes Pittoresques : mirages, symboles, femmes, contes, résurrections

Préface (extrait) :


[1Via un tweet d’AldaCrista qui réagissait à une émission sur France Culture sur les femmes poètes voilà.

[2J’ai déjà parlé de cette expression ici et ailleurs (mais où ?)