Journal éclaté

par Joachim Séné

Biblio

Histoire d’oloé

jeudi 9 décembre 2021

2 décembre 2021

Le type qui parle le plus fort parmi les quatre, excités d’avoir acheté "une bonne surface" dans ce 12e arrondissement de Paris, déclare sûr de lui : "si personne te dis que t’es bon, faut que tu te le dises à toi-même, personne va le faire pour toi." Peut-être serait-il temps que le monsieur se remette en question ? Et parle moins fort. Dehors, je vois le froid. Je les écoute parler, je n’ai pas trop le choix. Le type s’impose dans le champ auditif comme un écran BFM dans le champ de vision. Je m’en veux d’être méchant comme ça, parfois, de haïr soudain quelqu’un pour deux minutes qui me déplaisent. Comme d’insulter quelqu’un sur la route, au volant, dans l’invisible et l’inaudible de son habitacle. Défoulement primaire. Le type raconte être issu de rien, et d’avoir tout fait tout seul, ces appartements, ces surfaces dans Paris. Né prolétaire, il doit posséder des immeubles aujourd’hui. Faire partie de ces 3,5% de foyers français qui possèdent la moitié des locations [1]. C’est une self-made-man story parfaite, il est fier de lui, content de lui. Je peux admirer ça, tout en étant bien clair sur le fait que maintenant c’est un bourgeois propriétaire qui appartient à une minorité riche qui détient un pouvoir sur, justement, les prolétaires. Enfant, dans mon village, être content de soi était mal vu. C’était un truc d’arriviste, de bourgeois content de sa position qui n’a rien fait pour la mériter et qui est content d’être où il est comme s’il l’avait mérité tandis que les autres ne méritaient pas et méritaient carrément leur place misérable. Vieille loi du plus fort. Je ne sais pas pourquoi je pense à tout ça en l’écoutant pérorer. Il a dans le regard aussi, et dans la voix, bien que forte, un tremblement, comme une fragilité. Sans doute un susceptibilité existe, là, et qu’il pourrait craquer, fondre, au risque de voir sa position remise en question, attaquée. Bien sûr. Avec la possibilité de colère, aussi, de violence, pourquoi pas.

Je n’ai pas voulu écrire ça, comme ça, pourtant je l’ai fait. La fatigue peut-être. Je me souviens de Pierre Bergounioux, dans son Carnet de notes d’octobre 1989, dans une librairie d’occasion et d’ancien, près d’un (ou dans un) dépôt-vente, à Versailles :

Il y a là un bourgeois idéal-typique — la soixantaine dépassée, écharpe blanche et manteau en poil de chameau, largement assis dans le fauteuil couvert de toile violette, sous la fenêtre — qui partage avec les sous-prolétaires de tout à l’heure cette propension à se répandre largement hors de soi, en quoi consiste, à mes yeux, la vulgarité. Il commence par donner, d’une voix sonore, son avis sur un livre taché, dont il se demande comment il va pouvoir le nettoyer. Il a cette réflexion — "je ne comprends pas les gens" —, à laquelle je serais tenté d’ajouter qu’il y parviendrait peut-être s’il commençait par faire l’effort de se connaître lui-même. Arrive un de ses semblables, avec qui il engage une conversation dont chacun, même à dix mètres de distance, peut profiter. Il avait un rendez-vous important (bien sûr) à Paris. Son train s’est arrêté en chemin. Les cheminots s’étaient mis en grève. Et lorsqu’on a envoyé un autre train pour récupérer les voyageurs, les gars de la CGT se sont couchés en travers des rail. Il a dû prévenir les personnes qu’il devait rencontrer ("ces braves gens") qu’il en serait empêché. Je pense aux analyses de Sartre, à celles de Bourdieu, dans La Distinction, au naturel avec lequel les bourgeois accaparent l’espace physique, sonore, puisqu’ils vivent de l’extorsion de la plus-value, de l’appropriation du temps d’autrui.

[1Source : Insee.