Journal éclaté

par Joachim Séné

Biblio

La première peinture abstraite

dimanche 14 juin 2020

6 juin 2020

Il y a une œuvre — réelle ou fictive, en tout cas disparue — de deux artistes en compétition de maîtrise, Protogène et Apelle, au IVé siècle avant J.-C., qui est un tableau fait de lignes tracées, très finement, par les deux peintres.

Je ne vais pas paraphraser, autrement il faudrait en tirer un roman je ne sais pas, qui s’appellerait La première œuvre abstraite, parce que voici le récit, très bien écrit par Pline [1] :

Protogène résidait à Rhodes ; Apelle, ayant débarqué dans cette île, fut avide de connaître les ouvrages d’un homme qu’il ne connaissait que de réputation ; incontinent, il se rendit à l’atelier. Protogène était absent, mais un grand tableau était disposé sur le chevalet pour être peint, et une vieille femme le gardait. Cette vieille répondit que Protogène était sorti, et elle demanda quel était le nom du visiteur : « Le voici », répondit Apelle ; et, saisissant un pinceau, il traça avec de la couleur, sur le champ du tableau, une ligne d’une extrême ténuité. Protogène de retour, la vieille lui raconte ce qui s’était passé. L’artiste, dit-on, ayant contemplé la délicatesse du trait, dit aussitôt qu’Apelle était venu, nul autre n’étant capable de rien faire d’aussi parfait. Lui-même alors, dans cette même ligne, en traça une encore plus déliée avec une autre couleur, et sortit en recommandant à la vieille de la faire voir à l’étranger, s’il revenait, et de lui dire : « Voilà celui que vous cherchez. » Ce qu’il avait prévu arriva : Apelle revient, et , honteux d’avoir été surpassé, il refendit les deux lignes avec une troisième couleur, ne laissant plus possible même le trait le plus subtil. Protogène s’avouant vaincu, vola au port chercher son hôte. On a jugé à propos de conserver à la postérité cette planche admirée de tout le monde, mais surtout des artistes. J’entends dire qu’elle a péri dans le dernier incendie qui consuma le palais de César sur le mont Palatin. Je me suis arrêté jadis devant ce tableau, ne contenant rien dans son vaste contour que des lignes qui échappaient à la vue, paraissant comme vide au milieu de plusieurs excellents ouvrages, mais attirant les regards par cela même, et plus renommé que tout autre morceau.

Quel effet ferait cette œuvre si nous la redécouvrions aujourd’hui ? Elle aurait pu être préservée puis dissimulée pendant ces deux millénaires, oubliée ensuite. Nous pouvons l’imaginer, et imaginer aussi ce qu’aurait pu être l’art sans l’oubli de ces techniques, de ces possibilités, l’abstraction inventée avec 2400 ans d’avance, et la perspective aussi qui disparaît au Moyen-âge ; et si elle n’avait pas été perdue ? Et quel âge aurait Picasso aujourd’hui dans cette ligne temporelle ? Peut-être 1500 ans.

Hommage horizontal à Protogène et Apelle.

J’aime aussi cette autre compétition, de réalisme cette fois, entre Parrhasios et Zeuxis et toujours raconté par le même Pline.

Zeuxis ou Zeuxippos est un peintre grec d’Héraclée qui aurait vécu de 464 à 398 avant J-C.. Jouant sur les couleurs et les contrastes d’ombre et de lumière, il excellait à donner l’illusion de l’espace. On dit que c’est lui qui a introduit l’esthétique du trompe-l’oeil dans la peinture grecque. Il était en concurrence avec Parrhasius d’Ephèse, autre excellent peintre dont on disait qu’il était inégalable dans la finesse des lignes et des contours. Pour se départager, ils se mirent d’accord sur un "duel pictural". Chacun aurait à peindre une fresque, et un jury les départagerait.

Zeuxis utilisait tous les trucs du trompe-l’oeil. Ses tableaux frappaient dès le premier regard, tandis que Parrhasius apparaissait comme le challenger car il fallait du temps pour apprécier sa peinture. Zeukis se présenta donc le premier, sûr de lui. Il souleva le rideau qui cachait sa peinture, et l’on découvrit une simple coupe de fruits, avec des poires et du raisin. Pendant un long silence, le jury contempla l’œuvre, quand soudain un oiseau se posa à côté d’elle et commença à picorer la grappe. Se heurtant au mur, il tomba sur le sol. Tout le monde était stupéfait. Le jury n’aurait pas à se prononcer, car l’oiseau lui-même avait pris la décision.

C’est alors que Parrhasius se présenta. Chacun se tourna vers le mur et attendit. Parrhasius restait parmi la foule. Allons, regardons ! dit Zeukis. Il faut que Parrhasius soulève le rideau, mais ce dernier ne bougeait pas. La foule commença à grommeler. Mais alors, qu’est-ce qu’il attend ? Le jury insistait. C’est alors que Parrhasius répliqua : Je n’ai rien à faire, vous regardez déjà l’oeuvre. Alors seulement, on se rendit compte qu’il avait peint un rideau de manière tellement réaliste que personne ne s’en était rendu compte.

Zeukis ne discuta pas la victoire de Parrhasius. Ce dernier avait réussi à tromper des êtres humains, c’est-à-dire des personnes qui s’attendaient à être trompées, et non pas un animal, qui ne cherchait qu’à s’alimenter

Quel miracle que ce tableau ! J’aimerais le découvrir également. Et le décrire ensuite. Celui-ci et celui de Protogène et Apelle. Trouver les mots d’aujourd’hui pour conserver à nouveau ces tableaux dans le souvenir, si jamais ils venaient à nouveau à disparaître, même si la photographie serait possible ; mais non, il faudrait imaginer que dans la ligne temporelle où nous les retrouvons la photographie n’a pas été inventée. Et Picasso n’est pas né.

Hommage courbe à Bernard Frize.
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Jean-Christophe Bailly, dans L’Atelier infini, date l’ouverture de "l’espace figuratif occidental, avec ses caractéristiques de distance et de champ, avec ses opérateurs et ses conflits, avec le trait et la couleur, la profondeur et l’harmonie" à l’époque où l’écriture alphabétique se développe et rapproche cet "ensemble de procédures et techniques" à "ce qui mettait en place aussi dans l’espace politique". Et pour lui Protogène, Apelle, Parrhasios et Zeuxis sont des noms glorieux qui initient, par le récits de leurs exploits, l’histoire de l’art.


Portrait de jeune femme, IIé siècle après J.-C.
Bois de cèdre peint à l’encaustique et doré. 42×24 cm.
Paris, Musée du Louvre.


[1Traduit par Émile Littré.