Journal éclaté

par Joachim Séné

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Qu’est-ce qu’une œuvre-web ?

mercredi 18 novembre 2020

17 novembre 2020

J’ai posé à des étudiant.e.s (Master Littérature et Culture de l’Image, et Master Livres et Médiations de Poitiers) la question de savoir ce qu’est un site web de création, ou une œuvre-web. A la manière de Roland Barthes se demandant "Qu’est-ce que la photographie" dans La Chambre claire.

Ce qui commence à ressortir, c’est que la matière qui se fait le plus ressentir quand on explore un site web, la matière qui ne soit pas déjà matière d’un autre art, c’est là toute la question, cette matière ce serait le temps. Le temps qu’on passe sur un site, à défiler, à cliquer, à se perdre, à attendre, à regarder, à écouter, à lire. Une œuvre qui serait purement une oeuvre web serait une oeuvre dans laquelle le temps se ferait sentir d’une manière particulière, pas seulement parce qu’on y revient (comme un site d’actualités), ni parce qu’on attend que ça charge, ni parce qu’on s’y perd parce qu’il y a beaucoup de contenu (encyclopédie), mais parce que les choix esthétiques de l’œuvre-web auraient disons sculpté le temps, et donc le fameux temps d’écran, d’une façon particulière, décisive, précise. Dans Le Désordre (de Philippe de Jonckheere qui a prit la photo ci-dessus), auquel je reviens souvent dans mes cours, il y a plusieurs œuvres qui utilisent le temps de façon particulière :

Cette question du temps, je me la suis posée en programmant dans mon ancien site la patine numérique, mais sans creuser plus loin, laissant faire, justement, le temps, qui finira par "effacer" tous mes textes. Elle se pose aussi avec les "grandes pages", ces pages dans lesquelles on peut naviguer des heures, qui mesurent des dizaines et des dizaines, ou plus, d’écrans. (Textopoly(disparu), Mon Oiseau bleu)

Dans La Chambre claire, Barthes dit que le punctum d’une photographie c’est un détail qui fait de la photographie ce qu’elle est. Il l’oppose à ce qui fait l’intérêt générale d’une photographie, qui la classe dans le domaine culturel, social, le studium. Voici les extraits en question :

Ce que j’éprouve pour ces photos relève d’un affect moyen, presque d’un dressage. Je ne voyais pas, en français, de mot qui exprimât simplement cette sorte d’intérêt humain ; mais en latin, ce mot, je crois, existe : c’est le studium, qui ne veut pas dire du moins tout de suite, “l’étude”, mais l’application à une chose, le goût pour quelqu’un, une sorte d’investissement général, empressé, certes, mais sans acuité particulière.

et :

Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc le punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite c oupure – et aussi coup de dés. Le punctumd’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).

Qu’est-ce qui fait que la prise du temps sur nous agit dans certaines pages web ? Je ne sais pas si l’on peut imaginer trouver quelque chose pour une oeuvre-web qui soit comme ce qui fait une photographie, mais pour la photographie, Barthes écrit que ce qui fait le sens de cet art, et il utilise pour cela mot de noème :

Le nom du noème de la photographie sera donc : « Ça-a-été » […] cela que je vois s’est trouvé là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet (operator ou spectator) ; il a été là, et cependant tout de suite séparé ; il a été absolument, irrécusablement présent, et cependant déjà différé. »

Le temps et la prise du temps dans l’expérience de navigation dans l’oeuvre ? Un autre axe de recherche devrait être l’aspect collectif que peut prendre un site, et donc une œuvre-web, la circulation, le partage, comme le Général Instin. Je mets ici ce que j’avais dessiné comme arbre mental pour travailler sur le sujet plus tard. Le temps y est à égalité avec d’autre facteurs, mais il s’agit d’un point plus profond que ça. Il y a peut-être encore d’autres facteurs possibles, d’autres punctum à découvrir ? Lié au temps, j’avais note "temps réel", il y a aussi les algorithmes...