Journal éclaté

par Joachim Séné

Biblio

Expliquer jusqu’au bout

mercredi 17 juin 2020

15 juin 2020

J’apprends hors des réseaux privés et grâce à la capacité de captation du flux RSS que le Terrier (LL de Mars) a un jour sorti un projet, collectif, appelé Ekphrasis.

Ekphrasis, du grec ancien εκφραζειν : expliquer jusqu’au bout. Ekphrasis est la description (littéraire) d’une œuvre d’art. Plus précisément, c’est une figure qui consiste à mettre sous les yeux du lecteur une description rappelant un autre art que la littérature : la peinture, la sculpture, etc. L’ekphrasis représente une œuvre d’art par le biais de l’écriture — (site Etudes-Littéraires).

Le projet du Terrier était un appel à participation autour du tableau de Sandro Botticelli, La Calomnie, peint d’après la description (l’ekphrasis) que Lucien de Samosate fait d’un tableau d’Apelle. J’apprends l’existence de cette page alors que je viens de lire la description du tableau de Botticelli par Daniel Arasse, et de découvrir ce que j’ai appelé l’autre jour la première peinture abstraite. Ce projet collectif du Terrier nous donne à voir des re-créations du tableau d’Apelle, d’après la description écrite de Lucien. En voici quelques unes.

Albane Moll. Film d’animation de 2 minutes.

Ekphrasis from Albane Moll on Vimeo.

L.L. de Mars. Bande dessinée en sept planches couleurs.

Philippe de Jonckheere. Diaporama.

Ce qui m’a rappelé ce ralentissement général de Facebook l’an dernier, quand les images ne pouvaient plus afficher autre chose que leur description. Ces descriptions sont générées par un algorithme de reconnaissance d’images, basé sur un réseau de neurones [1], donnant des résultats comme :

L’image contient peut-être un paysage
L’image contient peut-être un visage souriant
L’image contient peut-être plusieurs personnages dans un paysage

Cette façon de décrire une image inaccessible, disparue, ressemble à ce que Pline fait des tableaux des maîtres Grecs, c’est de l’ekphrasis robotique. À partir de la description d’une autre oeuvre, on peut bien sûr écrire ce qu’on veut, et Homère ne s’en prive pas quand il décrit le bouclier d’Achille. Sa description se transforme en narration, l’ensemble des détails est tel que le bouclier passe d’objet décrit à source de récit. Dans une œuvre faite plus habituellement d’actions héroïques, de rebondissements, on peut se demander s’il ne s’agit pas de la première description écrite, description obsessionnelle où l’on plonge dans des détails tels qu’on se demande comment ils peuvent être visibles à l’œil nu, description qui vient créer la fiction, un monde, une sorte de Vie mode d’emploi par anticipation qui sort de là et l’on revient inévitablement aux péripéties. J’imagine l’algorithme du réseau neuronal convolutif [2] réécrire les images du monde pour nous l’expliquer jusqu’au bout.

Croire ainsi à la vertue littéraire de la description, dans ce qu’elle peut, permet, transmet.

Auto-ekphrasis, 2019.

 

Aujourd’hui, si je lis un texte vieux de 2500 ans, j’aimerais savoir l’effet que cela m’aurait fait de le lire à l’époque, en étant son contemporain. Mais je ne lis pas réellement de textes si vieux, car ils sont écrits en Latin, en Grec, et si je lis une traduction j’ai plutôt l’impression d’être à l’époque de la traduction. Si je lis une traduction d’Hérodote de 1938, sur un vieux papier jauni, avec des gravures reproduisant des scènes de guerre du IVé siècle avant J.-C. [3], j’ai tendance à rapprocher le papier que je tiens en main d’Hérodote, à amalgamer 1938 et ce qu’Hérodote raconte et qui lui est bien antérieur (-600, -500 quand lui a vécu entre -480 et -425), provoquant l’effet qu’il a écrit ça en 1938 ou dans un temps où 1938 et -450 se mélangent, forment ensemble un magma d’années indémêlables. Si je lis une traduction contemporaine d’Ovide je suis propulsé dans un autre espace-temps superposé, entre l’ultra-modernité de nos jours et les métamorphoses science-fictionnelles du texte, particulièrement dans la traduction de Marie Cosnay dont la langue disons ultra-moderne colle parfaitement au méga-rétro-futurisme des corps qui se transforment et qui mutent. La traduction est une transformation, exemple de re-création permanente, et presque une ekphrasis car il ne s’agit pas d’une "description" du texte original, mais peut-être pourrions-nous quand même considérer sous cet angle la traduction avec ce qu’elle change du texte original et de son rapport au lecteur contemporain du texte source différent (comment savoir ?) de celui au lecteur contemporain du texte cible. Car si contrairement aux tableaux nous disposons encore du texte original, nous avons perdu la capacité de le lire, pour la plupart d’entre nous, et cela revient au même, Ovide pourrait bien, pour moi, n’avoir jamais existé ou les textes originaux avoir disparus. Le livre devient alors à la fois la description du livre original et sa traduction, et chacun peut ensuite dériver sa propre création à partir de là.

"...avec tous ces cadavres, dont j’ai fait et je vois
les tas sur le rivage, ma main était capable, elle est capable."

Les Métamorphoses, Ovide, trad. Marie Cosnay. L’Ogre, 2017.

[1Yann Le Cun, créateur dans les années 2000 d’une méthode de reconnaissance d’image à partir de réseaux neuronaux, travaille pour Facebook depuis 2013, à cette boîte de Pandore qu’est la reconnaissance faciale. Dans un interview donnée au journal Le Monde il dit "Les applications bénéfiques vont, de loin, l’emporter. Si certaines ont des effets négatifs, cela ne sera que temporaire. Toute nouvelle technologie crée des effets pervers qui sont ensuite corrigés." — dommage qu’il travaille fortement dans une des machineries les plus puissantes dédiée uniquement à ces "effets négatifs" ! En l’occurence l’accaparement de données personnelles et biométriques et la spéculation sur celles-ci.

[2Disons une manière d’appliquer un traitement linéaire (sorte de "proportionnalité" de fonctions ou d’état) à un signal analogique (spectre sonore, image, ...). Exemple 1 : à un signale électrique sinusoïdal va correspondre la valeur + 1 pour les crêtes ou la valeur -1 pour les creux. Exemple 2 : à un morceau d’image en noir et blanc en forme de patatoïde va correspondre l’étiquette "cercle".

[3N.B : cet insupportable calendrier qui commence en plein milieu de notre histoire, ridicule notation "avant J-.C". Je serais favorable à un calendrier commençant en l’an 0 à une date, certes arbitraire, mais avant toutes les dates de l’Histoire, par exemple à l’invention de l’écriture, ou celle de l’agriculture, du calcul, je ne sais pas. On serait peut-être en 36975 mais je trouverais ça plus simple et naturel.